LES ACTUALITÉS CANCÉROLOGIQUES
DU CENTRE GEORGES FRANÇOIS LECLERC

 


DOULEUR ET CANCER

Evaluation et traitement de la douleur en cancérologie

Rappels physiologiques de la douleur - Dr. J. VERRET (CGFL - Dijon)
Physiopathologie et étiologie de la douleur en cancérologie - Dr. M. PILLET (Unité de diagnostic et de traitement de la douleur - CGFL - Dijon)
Evaluation de la douleur - Dr. M. LUU, Dr. F. BOUREAU (Centre d'Evaluation et de Traitement de la douleur - Hôpital Saint Antoine - Paris)
Place des traitements spécifiques dans la douleur cancéreuse - Dr. P. FARGEOT (CGFL - Dijon)
Traitement de la douleur par excès de nociception- Dr. C. MINELLO (Unité de diagnostic et de traitement de la douleur CGFL - Dijon)
Traitement de la douleur par désafférentation - Dr. DIDI Roy (Centre Hospitalier Spécialisé La Chartreuse - Dijon)
Les traitements neuro-chirurgicaux de la douleur - Pr. J.L. SAUTREAUX (CHRU- Dijon)
Le psychiatre et la douleur en cancérologie - Dr. J.P. CAPITAIN (Centre Hospitalier Spécialisé La Chartreuse - Dijon)
Acupuncture et patients cancéreux algiques : Quelles indications ? - Mme Dr. C. CHAGUE (Unité de diagnostic et de traitement de la douleur - CGFL - Dijon)
Principes généraux du traitement antalgique des métastases osseuses - Dr. J.L. BEAL (Centre Hospitalier Régional - Dijon et USP "La Mirandière" - Quétigny)
Apport du traitement médical dans le traitement des métastases osseuses - Dr. B. COUDERT (CGFL - Dijon)
Place et modalités de la radiothérapie externe dans le traitement des métastases osseuses - Dr. P. MAINGON (CGFL - Dijon)
La radiothérapie métabolique des métastases osseuses algiques : intérêt du strontium 89A - Dr. M. TOUBEAU (Unité de Médecine Nucléaire - CGFL - Dijon)

 


DOULEUR ET CANCER

RAPPELS PHYSIOLOGIQUES DE LA DOULEUR


Dr. J. VERRET

Centre Georges François Leclerc - Dijon

La douleur, quoi de plus évident, chacun l'a ressentie, mais purement personnelle et intraduisible à autrui, la définir est déjà un problème complexe.

" Sensation et émotion désagréables, associées à des lésions des tissus, présentes ou potentielles, ou décrites en de tels termes ", ainsi s'exprime l'Association internationale pour l'étude de la douleur.

La douleur fait partie des afférences affectives, elle est à la fois: un mécanisme de défense de l'organisme, " c'est la sentinelle avancée qui protège notre corps " (Bergson), un symptôme précieux lorsqu'elle est aiguë, une maladie en soit lorsqu'elle devient chronique.

L'élaboration de la sensation douloureuse met en jeu: des récepteurs périphériques associés à des fibres nerveuses, un relais médullaire, des faisceaux ascendants, des relais supra-spinaux, des faisceaux descendants modulateurs, des médiateurs chimiques agonistes et antagonistes.

La multiplicité de ces éléments rend compte de l'aspect général et multifocal de la sensation douloureuse et de la diversité des traitements qui lui sont opposés.

Selon Sherrington, les stimuli nociceptifs ont en commun de menacer l'intégrité du corps et de déclencher des réponses comportementales et réflexes variées associées à des sensations douloureuses, mais la douleur reste toujours et avant tout un événement psychologique.

La douleur aiguë peut être déclenchée par de nombreux stimuli dont le caractère commun est une forte intensité, c'est le cas d'une brûlure, d'une piqûre, d'une forte pression, de l'action de substances dites algogènes.

Dans le cas de l'inflammation, de l'allodynie, la douleur peut être déclenchée par un stimulus faible, voire dans d'autre cas sans stimulus objectivable.

Head a séparé les sensations tactiles en un système impliqué dans la discrimination tactile fine et la discrimination thermique et un système qui contrôle les sensations liées à la nociception.

 

I - MECANISMES PERIPHERIQUES DE LA NOCICEPTION : LES RECEPTEURS PERIPHERIQUES ET LES FIBRES NERVEUSES:

Ils peuvent être classés en 3 catégories.

Les récepteurs de la sensibilité tactile fine sont associés à de grosses fibres myélinisées A( et A(, à conduction rapide (100m/s).

Les nocicepteurs mécanothermiques sont associés à des fibres peu myélinisées, A(, conduisant l'influx nerveux à une vitesse moyenne de 4 à 30 m/s. L'intensité de leur stimulation, supérieure à celle des précédents, entraîne une sensation douloureuse, brève, bien localisée, appelée douleur rapide, comparable à celle d'une piqûre.

Les terminaisons libres ou nocicepteurs polymodaux, associés à des fibres non myélinisées les fibres C, à conduction lente (0,4 à 2 m/s) sont stimulés par de fortes intensités et responsables d'une douleur intolérable et diffuse appelée douleur lente.

 

LES MEDIATEURS CHIMIQUES PERIPHERIQUES :

Les nocicepteurs périphériques sont des chémorécepteurs.

Les lésions tissulaires mêmes minimes induites par les stimulus nociceptifs libèrent de la kallicréine, des ions H+ et K+, des phospholipides, responsables de l'activation des substances dites algogènes comme la bradykinine, et la prostaglandine E1. Celles-ci non seulement vont agir sur les nocicepteurs eux-mêmes, mais vont aussi provoquer une réaction inflammatoire de voisinage. C'est à ce niveau qu'agissent les corticoïdes et les anti inflammatoires non stéroïdiens.

Une hyperalgésie existe également à la périphérie du tissus lésé, due à la probable libération de substance P (principal médiateur chimique de la sensation douloureuse) permettant d'envisager une action périphérique des morphiniques.

 

II - MECANISMES SPINAUX DE LA NOCICEPTION : AFFERENCES NOCICEPTIVES DE LA MOELLE

 

Les fibres afférentes sensitives rejoignent la moelle par les racines postérieures.

Les fibres nociceptives se terminent dans les couches de Rexed de la corne postérieure, en particulier au niveau de la substance gélatineuse. Les messages nociceptifs font relais dans des cellules situées dans les couches superficielles et profondes, où le neurotransmetteur est la substance P.

Dans la corne postérieure, existent à la fois des neurones nociceptifs spécifiques recevant des influx des fibres Ad, et des neurones nociceptifs non spécifiques, recevant des messages d'origine diverse (peau, viscère, muscle) dont la convergence concerne tous les messages provenant d'un même métamère, expliquant ainsi le mécanisme des douleurs projetées.

MECANISMES SPINAUX INHIBITEURS DE LA TRANSMISSION NOCICEPTIVE:

Les fibres de la sensation tactile et proprioceptive Aa et Ab, exercent sur les voies de la douleur un effet inhibiteur. Ce phénomène à été décrit par Melzack et Wall sous le nom de " Gate control " ou " théorie de la porte ".

Les messages nociceptifs provenant des fibres Ad et C peuvent être bloqués par une action inhibitrice des fibres de la sensibilité tactile.

Lorsque les afférences provenant des fibres des deux contingents s'équilibrent, la sensation douloureuse ne passe pas.

Lorsque les afférences provenant des fibres Ad et C sont très importantes la sensation douloureuse est transmise. Il s'agit alors d'une douleur par excès de nociception.

Lorsque les afférences provenant des fibres Aa et Ab sont diminuées ou absentes, la sensation douloureuse est transmise par absence d'inhibition. Il s'agit alors d'une douleur par désafférentation.

Ainsi s'expliquent:

- les douleurs après section ou dégénérescence des nerfs sensitifs (membres fantômes, zona).

- la possibilité de traiter les douleurs en stimulant les fibres de la sensibilité tactile, soit au niveau des nerfs périphériques (neurostimulation transcutanée), soit au niveau des cordons postérieurs de la moelle (neurostimulation médullaire).

- l'efficacité de nombreuses techniques comme les massages, l'acupuncture, l'application de chaleur ou de froid.

 

III - FAISCEAUX ASCENDANTS ET MECANISMES SUPRA SPINAUX

FAISCEAUX ASCENDANTS

Après avoir été relayé par les neurones de la corne postérieure les influx nociceptifs pour leur plus grande part croisent la ligne médiane par la commissure grise antérieure.

La conduction vers les centres cérébraux s'effectue par les faisceaux suivants:

Faisceau spinothalamique: il joue un rôle essentiel dans la conduction de la sensibilité thermique et douloureuse chez l'homme (douleur rapide et de topographie précise). Schématiquement les axones des neurones de la corne postérieure cheminent dans le faisceau antéro-latéral controlatéral (système lemniscal) et se projettent sur les régions latérales du thalamus (noyau ventro-postéro-latéral) postérieures et médianes.

Faisceau spinoréticulaire: il se situe dans la partie ventrale de la voie antéro latérale et se termine à différents niveaux de la formation réticulée, il serait responsable de la transmission de la douleur lente diffuse et intense, et envoie des projections vers les centres sympathiques et le thalamus médian.

A côté de ces deux formations principales, il faut citer: les faisceaux spino-ponto-mésencéphaliques qui se projettent sur la substance grise périaqueducale et l'aire parabrachiale et les fibres post-synaptiques des cordons postérieurs dont certaines répondent à la fois à des stimulations tactiles légères et à des stimulations nociceptives mécaniques et thermiques.

 

STRUCTURES SUPRASPINALES

Les relais supra-spinaux ont des mécanismes moins bien élucidés que les afférences médullaires, nous citerons cependant:

La formation réticulée dont divers éléments sont concernés: au niveau bulbaire, le noyau giganto-cellulaire et le noyau du raphé magnus; au niveau pontomésencéphalique, la substance grise périacqueducale.

Le thalamus: la composante sensori-discriminative de la douleur s'exprime grâce aux neurones du noyau ventro-postéro-latéral organisés de façon somatotopique.

Les influx douloureux sont ensuite répartis dans l'ensemble de l'encéphale, d'abord sur les régions pariétales qui sont les régions qui reconnaissent la topographie et le type de la douleur, puis sur différentes structures comme le lobe frontal qui est le siège de la réaction affective, l'hypothalamus qui est le siège de la réaction végétative et le système limbique qui est le siège de la mémorisation; tout le système nerveux central est donc concerné par l'arrivée des influx douloureux.

 

IV LES MECANISMES DE CONTROLE D'ORIGINE SUPRASPINALE:

Les signaux douloureux, transmis au cerveau, analysés et mémorisés, sont également modulés au niveau de la corne postérieure de la moelle à la fois par les systèmes descendants cérébro-médullaires et les contrôles inhibiteurs diffus.

LES SYSTEMES DESCENDANTS CEREBRO-MEDULLAIRES

Le mieux connu est le faisceau bulbo-spinal dont l'origine se situe dans le noyau du raphé magnus qui va inhiber la transmission du message douloureux au niveau de la substance gélatineuse de la corne postérieure et dont le médiateur chimique est la sérotonine.

Un autre système descendant à médiation noradrénergique existe également, dont la topographie est moins précise et qui serait proche du faisceau pyramidal.

LES CONTROLES INHIBITEURS DIFFUS INDUITS PAR DES STIMULATIONS NOCICEPTIVES

Il s'agit d'un système de contrôle qui serait capable d'induire une analgésie.

Certains neurones nociceptifs non spécifiques, dits convergents de la corne postérieure de la moelle possédant un champ excitateur périphérique bien localisé pourraient être puissamment inhibés par des stimulations nociceptives appliquées sur n'importe quelle partie du corps distincte du champ périphérique de ces neurones.

L'origine de ce système se trouve dans la formation réticulée, son médiateur chimique serait la sérotonine.

Ainsi pourrait-on expliquer qu'une douleur puisse en masquer une autre.

 

V LE CONTROLE NEUROCHIMIQUE DE LA NOCICEPTION:

Dans la transmission de l'influx nerveux d'un neurone à l'autre, la synapse chimique tient une place primordiale grâce à ses neurotransmetteurs. Le recepteur sur lequel agit le neurotransmetteur est une molécule protéique située sur la membrane post synaptique. Ces récepteurs chimiques n'ont aucun point commun avec les récepteurs périphériques de la douleur qui sont des capteurs sensoriels.

Parmi les diverses substances ( acides aminés excitateurs, peptides ) présentes dans la moelle, la substance P est le principal neurotransmetteur des influx nociceptifs.

A la suite de la découverte dans le système nerveux central, surtout dans la substance gélatineuse, de sites récepteurs aux opiacés et plus particuliérement à la morphine, des substances endogènes analogues, les endomorphines, ont été mises en évidence.

Les récepteurs morphiniques sont de 3 types: mu, d, et kappa, ils existent également en dehors du système nerveux central.

Les endomorphimes agissent par un mécanisme présynaptique en déprimant fortement les réponses dues à l'activation des fibres C et dans une moindre mesure des fibres Ad. Elles se divisent en 3 groupes: les Enképhalines, les Endorphines et les Dynorphines. Ces trois familles agissent sur tous les types de récepteurs morphiniques, mais elles présentent une affinité plus ou moins grande pour chacun d'eux. Les endorphines ont une affinité préférentielle pour les récepteurs mu, les enképhalines pour les récepteurs d et les dynorphines pour les récepteurs kappa.

Les morphiniques utilisés en clinique, agissent sur ces divers récepteurs soit comme: agonistes, antagonistes, agonistes pour un récepteur et antagonistes pour les autres ou comme agonistes partiels.

 

CONCLUSIONS :

Cette revue forcément bréve de la physiologie de la douleur montre qu'elle implique en tant que phénomème la presque totalité du systéme nerveux.

Ainsi on reconnaît à la douleur plusieurs composantes: sensori-discriminative, affective, émotionnelle, cognitive, comportementale, où le facteur temps est primordial, et qui en font pour chaque individu une expérience subjective unique.

 

Références :

- L. HACPILLE : La douleur cancéreuse et son traitement. - Editions Frison-Roche

- Y.LAZORTHES : Les douleurs rebelles. - Maloine Editeur

- J.C. WILLER et D. LE BARS : Physiologie de la sensation douloureuse. - E.M.C. Anesthésie.

 


DOULEUR ET CANCER

PHYSIOPATHOLOGIE ET ETIOLOGIE DE LA DOULEUR EN CANCEROLOGIE


Dr. M. PILLET

Unité de diagnostic et de traitement de la douleur - Centre Georges François Leclerc - Dijon

 

FREQUENCE DU CANCER ET DE LA DOULEUR EN CANCEROLOGIE :

Dans le monde, 1 décès sur 10 est lié au cancer.

En France, 200 000 nouveaux cancers sont diagnostiqués chaque année ; une étude récente (Larue BMJ 1995) sur la prise en charge de la douleur cancéreuse en France, a montré que 340 des 601 patients (soit 75%) souffraient du fait de leur maladie, parmi ceux-ci 30% ne recevaient pas de traitement.

 

CLASSIFICATION DES PATIENTS AVEC DOULEUR CANCEREUSE :

1. Patients avec douleur aiguë liée au cancer

* en rapport avec le diagnostic du cancer

* en rapport avec le traitement étiologique (chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie)

2. Patients avec douleur chronique liée au cancer

* en rapport avec la progression du cancer

* en rapport avec le traitement étiologique (chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie)

3. Patients avec douleur chronique préexistante et une douleur liée au cancer

4. Patients ayant des antécédents de dépendance aux stupéfiants et une douleur liée au cancer

5. Patients en phase terminale avec douleur liée au cancer

 

1. PATIENTS AVEC DOULEUR AIGUË LIEE AU CANCER

* douleurs aiguës en rapport avec le diagnostic du cancer : il peut s'agir du symptôme qui peut motiver la consultation initiale et qui va amener au diagnostic de cancer (dans 40 à 50% des cancers du sein, de l'ovaire, de la prostate, du colon et du rectum), c'est dire l'importance de la signification de ce symptôme dans l'histoire de la maladie et dans ses répercussions psychologiques potentielles.

* douleurs aiguës en rapport avec les traitements anticancéreux : dans cette classification sont retrouvées les douleurs postopératoires, les douleurs à type d'ulcération digestive post-chimiothérapique, les douleurs post-radiques ou bien encore les myalgies apparaissant après arrêt d'un traitement aux corticoïdes.

 

2. PATIENTS AVEC DOULEUR CHRONIQUE LIEE AU CANCER

Contrairement aux douleurs aiguës, ces douleurs posent de réels problèmes diagnostiques et thérapeutiques.

* douleurs en rapport avec la progression du cancer: là plus qu'ailleurs, la symptomatologie algique est associée à des répercussions psychologiques qu'il convient de prendre en compte dans la prise en charge pluridisciplinaire du traitement de la douleur.

* douleurs chroniques en rapport avec le traitement étiologique: ce sont des douleurs qui surviennent après chirurgie, radiothérapie ou chimiothérapie, leurs traitements restent symptomatiques.

 

3. PATIENTS AVEC DOULEUR CHRONIQUE PREEXISTANTE ET DOULEUR LIEE AU CANCER

Ces patients présentaient une pathologie douloureuse chronique bénigne avant le développement de la lésion cancéreuse. Ils doivent être considérés comme " à haut risque ", en ce qui concerne la douleur, car leur état physique et psychologique est compromis par la pathologie et les douleurs bénignes préexistantes.

 

4. PATIENTS AUX ANTECEDENTS DE DEPENDANCE AUX STUPEFIANTS ET UNE DOULEUR LIEE AU CANCER

Ce sont ceux qui ont un comportement de toxicomanes, ceux qui sont en cours de désintoxication et ceux qui ont utilisé de la drogue dans les années qui ont précédé le diagnostic du cancer.

 

5. PATIENTS EN PHASE TERMINALE AVEC DES DOULEURS LIEES AU CANCER

Ce groupe est différent du groupe 2, car si les mécanismes physiopathologiques sont identiques, les facteurs et répercussions psychologiques concernant le patient et son entourage, la qualité de vie et la notion de confort prennent ici une importance particulière.

 

NUANCES PHYSIOPATHOLOGIQUES

Deux types de douleurs sont à individualiser : la douleur par excès de nociception et la douleur par désafférentation.

L'excès de nociception correspond à une stimulation des récepteurs périphériques ou des voies de conduction par un processus pathologique, il existe alors un excès de messages transmettant la douleur. Lorsque la tumeur affecte un viscère ou des structures osseuses ou musculo-tendineuses, la douleur est le plus souvent diffuse, profonde, mais elle peut être parfois très systématisée. Le traitement de la cause est théoriquement possible, et la douleur est souvent morphino-sensible.

La désafférentation consacre la faillite des systèmes de régulation médullaires ou corticaux, il ne s'agit plus d'une stimulation excessive des récepteurs périphériques, mais au contraire d'une diminution d'activité des afférences primaires qui entraînerait un fonctionnement non contrôlé du système de transmission, il y a alors déséquilibre de la régulation du message nociceptif. La douleur est tronculaire ou radiculaire, à type de brûlures ou de dysesthésies, elle peut être accompagnée de signes déficitaires et elle est le plus souvent morphino-résistante.

Cependant, pour beaucoup de patients cancéreux l'étiologie de la douleur est le résultat de plusieurs composants physiopathologiques (sensitif, cognitif, affectif) contribuant à un syndrome douloureux complexe défiant toute tentative de classification.

LES SYNDROMES DOULOUREUX CHEZ LE CANCEREUX

Les douleurs en rapport avec le cancer ont des causes multiples. La plupart des publications sur ce sujet indiquent que :

* dans 65 à 78 % des cas la douleur est en relation directe avec l'envahissement tumoral ;

- les localisations osseuses sont les plus fréquentes

- les compressions et infiltrations des structures nerveuses et des organes creux représentent les deuxième et troisième étiologies retrouvées.

* dans 19 % à 25 % des cas, la douleur est en rapport avec les traitements du cancer

* enfin, 3 à 10 % des patients douloureux cancéreux ont des douleurs qui sont sans rapport avec le cancer et son traitement. Il s'agit de syndromes douloureux chroniques bénins comme les neuropathies périphériques, les douleurs ostéoporotiques ou les douleurs entraînées, par exemple, par la pathologie discale lombaire.

 

1. LES DOULEURS EN RELATION DIRECTE AVEC L'ENVAHISSEMENT TUMORAL

Les tumeurs osseuses

Qu'elles soient primaires ou secondaires les lésions osseuses cancéreuses restent les premières causes de survenue de douleurs.

Etiologies :

* les lésions rachidiennes

* les lésions de la base du crâne

* les compressions ou infiltrations des structures nerveuses

- l'atteinte du plexus brachial

- l'atteinte du plexus lombaire

- les atteintes du système nerveux central

Les douleurs abdominales

L'étiologie des douleurs abdominales peut être extra ou intra-abdominale :

- une cause intra-abdominale entraîne une douleur de topographie imprécise qui est référée sur la paroi abdominale.

- une lésion intra-abdominale peut être responsable d'une douleur référée qui est située dans une autre région (par exemple, une douleur scapulaire peut être causée par une irritation diaphragmatique).

Infiltration et occlusion des vaisseaux sanguins

L'infiltration des vaisseaux sanguins par les cellules tumorales est responsable de lymphangites périvasculaires et de vasospasmes qui produisent des douleurs diffuses, d'intensité progressive, à type de brûlure, qui ne sont ni radiculaires ni métamériques.

La nécrose, l'inflammation et les ulcérations des muqueuses

La nécrose avec ses conséquences inflammatoires, l'infection et les ulcérations en rapport avec la lésion cancéreuse elle-même va être la cause de douleurs très intenses (cancers de la sphère ORL, du tube digestif et de l'appareil génito-urinaire).

 

2. LES DOULEURS EN RELATION AVEC LES TRAITEMENTS DU CANCER

Etiologies :

Les douleurs post-chimiothérapiques

. les neuropathies périphériques

· les mucites

· les douleurs zostériennes et post-zostériennes

· les complications des corticoïdes

l'ostéonécrose aseptique

les fractures pathologiques

le pseudorhumatisme

 

Les douleurs post-radiothérapiques

· les myélopathies post-radiques

· l'ostéoradiornécrose

· les plexites post-radiques

plexus brachial

plexus lombaire

· les tumeurs neurogéniques radio-induites

 

Les douleurs post-chirurgicales

· les douleurs post-thoracotomie

· les douleurs post-mastectomie

· les douleurs d'amputation

les douleurs de moignon

les douleurs de membre fantôme

 

 

3. LES DOULEURS SANS RAPPORT AVEC LA MALADIE CANCEREUSE

Etiologies :

Les douleurs préexistantes

Les affections rhumatismales

Les séquelles traumatiques

 

CONCLUSION

La douleur du cancer reste un problème de santé publique même si 50% des cancers sont guérissables et si une grande majorité de malades peut actuellement être soulagée. C'est dans un contexte de souffrance globale qu'évoluent les syndromes douloureux en cancérologie, les origines somatique et psychique s'intriquant étroitement dans la plainte douloureuse. Une prise en charge globale, incluant une approche psychosomatique s'impose, dominée par l'écoute du patient, alliée à des techniques thérapeutiques bien codifiées.

 


DOULEUR ET CANCER

EVALUATION DE LA DOULEUR


Dr. M. LUU, Dr. F. BOUREAU

Centre d'Evaluation et de Traitement de la douleur - Hôpital Saint Antoine - Paris

 

L'objectif d'une évaluation est d'aboutir à une quantification chiffrée reflétant l'intensité du phénomène étudié. Dans le cas de la douleur, les difficultés proviennent de la nature subjective du phénomène et du fait que plusieurs niveaux d'évaluation peuvent s'envisager.

On peut en effet chercher à mesurer globalement la douleur (ou son soulagement). Mais à un degré de plus, il peut être utile d'apprécier sélectivement les différents facteurs physiques et psychologiques contribuant à la douleur. S'il y a un réel besoin pour les méthodes standardisées, celles-ci ne sauraient en rien dispenser de l'approche clinique habituelle du malade douloureux. Au contraire, les méthodes standardisées sont des instruments tout à fait complémentaires à la pratique clinique usuelle. Dans ce processus d'évaluation, l'infirmière a un rôle essentiel du fait sa relation privilégiée avec le malade : la fréquence des contacts facilitera le repérage d'une douleur et l'évaluation de son intensité.

NECESSITE D'EVALUER LA DOULEUR

On a longtemps considéré que la douleur ne pouvait se mesurer. Si l'on accepte que ce que dit le malade ne doit pas a priori être mis en doute, le problème posé rejoint celui de l'évaluation d'autres phénomènes subjectifs comme l'anxiété ou la dépression. Les méthodologies proposées visent à standardiser au mieux les conditions de recueil de l'information. Mais bien entendu, le degré de mesure d'un phénomène psychologique ne peut prétendre atteindre celui des phénomènes biologiques (mesure de pression artérielle ou de la température par exemple).

Si l'on se réfère à la définition de la douleur , il apparaît clairement que le phénomène à mesurer est non seulement psychologique mais également complexe, faisant intervenir des composantes sensorielles, affectives, cognitives et comportementales. Chez l'homme malade, les seules informations disponibles reflétant la douleur demeurent le rapport verbal du patient ou l'observation de son comportement. Les méthodes du type de celles utilisées en psychologie peuvent malgré tout être appliquées à la douleur sous la forme de questionnaires et d' échelles.

Disposer de méthodes fiables pour évaluer et explorer la douleur clinique est une nécessité pour la pratique médicale quotidienne. Chez un patient, les prises de décisions dans l'escalade des traitements symptomatiques analgésiques possibles reposent pour une large part sur une appréciation satisfaisante tant quantitative que qualitative de la douleur.

Quelle que soit l'étiologie, on constate d'importantes variations interindividuelles des plaintes ou du handicap. A priori il n'existe pas de relations simples ni entre le stimulus causal et l'expérience globale de la douleur, ni entre les différentes dimensions qui la constituent. Ainsi certains patients peuvent adopter des attitudes stoïques : malgré une douleur importante perçue aucun comportement de douleur n'est manifesté. A l'inverse, certains patients manifestent des comportements douloureux exagérés par rapport à la cause identifiée. Cette complexité doit être reconnue.

 

METHODES D'EVALUATION

Plusieurs méthodes d'évaluation de la douleur répondant à certains critères rigoureux (validité, fidélité et sensibilité) sont disponibles. Elles ne sont pas équivalentes. En fonction de leurs avantages et inconvénients respectifs, certaines échelles permettent de mieux répondre à certaines questions posées.

ECHELLES GLOBALES

Ces échelles se proposent d'apprécier globalement l'intensité de la douleur ou son soulagement : échelle verbale simple (EVS), échelle numérique ( EN), échelle visuelle analogique (EVA). Elles sont qualifiées d'unidimensionnelles ou de globales dans la mesure où , issues plus ou moins implicitement de conceptions assimilant la douleur à une sensation simple, elles se présentent comme des échelles susceptibles d'apprécier une " intensité ". Utilisées directement par le patient pour décrire sa douleur, ce sont des échelles d'auto-appréciation.

Les échelles globales ont l'avantage commun de permettre des mesures rapides, répétées, intéressantes pour étudier l'évolution dans le temps d'un effet analgésique. Si les patients comprennent facilement l'EVS et l'échelle numérique, la compréhension de l'EVA est moins immédiate, car elle réclame des capacités d'abstraction que ne possède pas tous les sujets, en particulier les personnes âgées.

Quelle que soit l'échelle, des consignes standardisées permettent de réduire le nombre de patients ne pouvant répondre et de prévenir des réponses inappropriées.

Il est clair qu'une réponse sur ce type d'échelle décrit imparfaitement la complexité de la symptomatologie douloureuse. Un score élevé peut traduire un niveau important de douleur, mais aussi une attitude visant à faire reconnaître sa douleur, une anticipation anxieuse face à une évolution incertaine, une mauvaise tolérance à la persistance mal expliquée de la douleur... La construction de ce type d'échelle ne peut rendre compte des différents facteurs susceptibles d'être impliqués.

QUESTIONNAIRES DE QUALIFICATIFS

Plusieurs types d'informations sont apportés par la description spontanée des patients. Certains noms ou adjectifs qualificatifs possèdent une valeur d'orientation diagnostique. Le vocabulaire utilisé implique également un certain niveau d'intensité de douleur. La description ne se limite pas aux seuls aspects sensoriels, mais expriment aussi la répercussion affective de la douleur qui peut être gênante, insupportable, angoissante, déprimante ou suicidaire...

A partir de ces observations, on a pu évaluer non seulement la globalité de l'expérience douloureuse, mais aussi ses dimensions respectivement " sensorielle " et " affective ". C'est ce que Melzack à réalisé avec le questionnaire d'adjectifs : Mc Gill Pain Questionnaire (MPQ).

Le QDSA (Questionnaire Douleur Saint-Antoine) est une adaptation française du MPQ, réalisé en utilisant une méthodologie similaire à celle de Melzack et Torgeson pour le MPQ. Le questionnaire obtenu comporte 61 qualificatifs répartis en 17 sous-classes, 9 sensorielles, 7 affectives et 1 évaluative. Après avoir sélectionné le terme le mieux adapté dans une sous-classe, le patient peut pondérer son jugement grâce à une échelle de 0 à 4. On peut ainsi calculer un score par somme des notes données par le patient. Seul le mot le plus exact dans une sous-classe est retenu pour le calcul du score. Une forme abrégée vient d'être mise au point.

Les questionnaires d'adjectifs sont plus complexes que les échelles globales. Ce sont actuellement essentiellement des outils de recherche. Leur avantage est d'offrir la possibilité d'une évaluation à la fois quantitative et qualitative, en particulier de la composante affective et sensorielle de la douleur. Ils ne se prêtent pas à des mesures répétées.

En revanche, ils sont adaptés à des passations plus espacées à plus long terme, comme cela devient nécessaire pour la douleur chronique. L'inconvénient des évaluations par questionnaires est de reposer sur le langage et de ce fait de dépendre du degré d'aptitude verbale du sujet.

ECHELLES COMPORTEMENTALES

Les répercussions d'une douleur sur le comportement ou d'une façon générale sur la " qualité de vie " sont des indices supplémentaires pour évaluer la sévérité d'une tumeur.

Dans la douleur aiguë, l'appréciation du comportement peut s'avérer utile lorsque le rapport verbal est difficile à recueillir (réveil post-anesthésique, accouchement...).

Dans les douleurs chroniques, l'appréciation du retentissement de la douleur sur le comportement de l'individu est particulièrement importante à considérer. Lorsque l'on étudie les effets à long terme d'un traitement analgésique symptomatique, médicamenteux ou non, (neurochirurgie, rééducation, thérapeutiques comportementales...), il est particulièrement important que le résultat final s'apprécie non seulement au soulagement de la douleur perçue, mais aussi aux modifications observées dans le comportement quotidien du patient. Pour éviter que l'observateur décide de façon arbitraire, si une douleur est plus ou moins intense, plus ou moins exagérée, plus ou moins invalidante, il lui faut disposer d'indices objectifs, reproductibles, fidèles d'un observateur à l'autre.

Diverses manifestations comportementales observables peuvent servir d'indices objectifs pour apprécier la sévérité d'une douleur. Diverses échelles sont disponibles. On peut citer les trois échelles comportementales de Bourrhis et coll. chez le patient cancéreux et hospitalisé qui permettent d'apprécier la fréquence des plaintes et l'envahissement du langage, le retentissement sur les activités, la demande d'antalgiques.

Chez les patients douloureux chroniques, ambulatoires, l'importance du retentissement sur l'ensemble des activités quotidiennes est un indice précieux pour apprécier le degré de sévérité d'une douleur. Ces modifications peuvent être appréciées grâce à un questionnaire explorant les répercussions sur les activités, le sommeil, le moral... Chaque limite apportée par la douleur dans la vie courante traduit un degré supplémentaire d'handicap et d'altération de la qualité de vie.

 


DOULEUR ET CANCER

PLACE DES TRAITEMENTS SPECIFIQUES DANS LA DOULEUR CANCEREUSE


Dr. P. FARGEOT

Centre Georges François Leclerc - Dijon

 

" Sois sage, Ô ma Douleur, et tiens tois plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

.......

Et comme un long linceul trainant à l'Orient,

Entends, ma chère, entends, la douce nuit qui marche."

Charles Baudelaire - Recueillement 1861

Ces quelques vers de Ch. Baudelaire inspirés par une affection non cancéreuse, me semblent pourtant illustrer parfaitement le problème des douleurs néoplasiques et de leurs traitements : rendre la douleur plus sage par les thérapeutiques antalgiques, plus tranquille par les moyens spécifiques antitumoraux sans perdre de vue le caractère encore trop souvent palliatif avec le spectre d'une fin de vie qu'il faut s'attacher à rendre plus douce.

Dans la classification du Mémorial Cancer Center de New York, les traitements spécifiques peuvent s'appliquer comme dans toute autre pathologie aux douleurs aigues et chroniques d'origine tumorale. Dans les autres situations de douleurs pré-existantes associées, d'algies chez les toxicomanes porteurs de cancer ou au stade terminal c'est l'analyse fine sémiologique qui devra déterminer la place des traitements étiologiques.

La place des moyens spécifiques étiologiques, reste primordiale comme l'est celle d'une thérapeutique anti-angineuse spécifique au cours d'une crise d'angor ou d'un infarctus. Il faut toutefois reconnaitre que la maladie cancéreuse a sa spécificité de part son caractère "long et douloureux" selon l'adage classique et qu'à la phase chronique il importe de tenir compte au delà de la simple douleur de ce qu'il est convenu d'appeler la qualité de vie en sachant que bien souvent la "quantité de vie" n'est, elle, que peu modifiée par nos traitements à cette phase.

 

QUELQUES DONNEES QUANTITATIVES

- En 1990 un rapport de l'OMS fait état de 70 millions de nouveaux cas de cancer par an dans le monde, 5 millions de décès par an et 14 millions de cancéreux dont 4 millions ont eu affaire à des douleurs en sachant qu'environ la moitié sont soulagées.

- En 1979 Foley estimait que 30 % des cancéreux souffrent de douleurs mais il faut surtout retenir que les algies les plus préoccupantes et fréquentes surviennent au stade terminal (60 à 87 % selon Bonica en 1980).

- La fréquence des douleurs en fonction des cancers fait apparaitre que les lymphomes et leucémies sont peu générateurs de douleurs (20 % et 5 %) alors que les sarcomes osseux (85 %), les cancers O.R.L. (80 %), les cancers génito-urinaires masculins (75 %) surtout prostatiques et féminins (70 %) surtout ovaire et utérus ainsi que mammaires (58 %) et bronchiques (45 %) s'associent souvent à des douleurs, surtout au stade métastatique.

ASPECT QUALITATIF DES DOULEURS

- La sévérité de la douleur évaluée sur une échelle de 0 à 10 chez 667 patients (Dant 1982) est plus importante en cas de métastase avec quelques exceptions notamment pour les cancers pelviens.

- En situation métastatique, les cancers les plus douloureux sont le sein (34 %), la prostate (34 %), l'ovaire (31 %), le colon-rectum (21 %), l'utérus (20 %).

- Enfin, la douleur a un retentissement important sur la qualité de vie puisqu'elle diminue l'activité dans 49,5 % des cas, gène la marche (30 %), empêche l'activité professionnelle (49 %) altère les relations sociales (35 %) perturbe le sommeil (56 %) et rend la vie pénible (55 %).

 

LES MOYENS THERAPEUTIQUES SPECIFIQUES

1 - LA CHIRURGIE peut avoir des effets antalgiques évidents lorsqu'il s'agit de réduire, consolider une fracture, un foyer menaçant de tassement.

D'autres gestes tels qu'une dérivation digestive ou urinaire peuvent soulager des douleurs viscérales. Les gestes dits de propreté n'ont par contre pas toujours un effet antalgique. Une décompression (laminectomie) ou une dérivation du liquide céphalo-rachidien peuvent avoir des effets antalgiques trés appréciés en cas de compression médullaire ou d'hypertension intra-cranienne notamment par lésion de la fosse cérébrale postérieure.

Il faut également signaler la chirurgie hormonale qui se rapproche des traitements médicaux du même type.

2 - LA RADIOTHERAPIE, arme essentielle dans le traitement des cancers, intervient le plus souvent en adjuvant de la chirurgie en prévention de rechutes locales douloureuses.

Son utilisation est justifiée lorsque :

* la tumeur est radiosensible

* les volumes à irradier sont limités et accessibles à une dose efficace.

En traitement curatif de douleur:

- la radiothérapie externe a un effet antalgique notable même sur des volumes importants mais de durée limitée.

Les appareillages modernes (CO60, accélérateur et irradiation multifaisceaux) permettent de modifier l'administration avec des énergies plus importantes et des séances moins nombreuses (hypofractionnement) qui ont un impact immédiat sur le soulagement et les moindres déplacements.

Les limites de la technique tiennent : aux doses limitées acceptables pour l'organe irradié, bien souvent à l'impossibilité de ré-irradier un territoire, à la radiosensibilité relative de certaines tumeurs (sarcomes) mais aussi au caractère souvent diffus des douleurs qui obligent à des champs multiples et étendus dont le retentissement hématopoïéique est notable ce qui peut obèrer la réalisation d'une chimiothérapie ultérieure.

- la radiothérapie interstitielle et surtout endocavitaire peut rendre service dans des situations palliatives mais l'effet recherché n'est pas spécifiquement antalgique (récidive endo-luminale de cancer bronchique ou oesophagien).

- La radiothérapie métabolique a ses indications spécifiques dans les métastases de cancer thyroïdien différencié fixant l'iode 131 et maintenant dans des lésions osseuses avec forte activité ostéoblastique. Bien qu'il ne s'agisse pas à proprement parler d'un traitement étiologique le Strontium (Métastron) peut apporter une Sédation douloureuse osseuse dans 60 % des cas avec des durées de 3 à 7 mois et des effets hématologiques acceptables surtout lorsqu'il s'agit de traiter des lésions peu chimiosensibles.

3- LES TRAITEMENTS MEDICAUX SPECIFIQUES : sont représentés par la chimiothérapie, l'hormonothérapie et les nouvelles biothérapies. Il faut toutefois mentionner d'autres thérapeutiques qui ont des indications spécifiques pour des douleurs cancéreuses sans être anti-tumorales ; il s'agit par exemple des diphosphonates, des anti-inflammatoires non stéroidiens (action anti-prostaglandines) et d'autres molécules plus spécifiques comme la Somatostatine pour les syndromes carcinoïdes.

Les traitements médicaux antitumoraux ont pour avantage d'être systémiques et donc de traiter simultanément plusieurs cibles tumorales responsables de douleurs.

Leurs inconvénients sont aussi bien connus :

- toxicités parfois douloureuses même lorsque des thérapeutiques d'appoint (chimio-protecteurs,anti-infectieux,facteurs de croissance, anti-anémiques, anti-viraux..) ont fait preuve de leur efficacité.

- durée de prescription parfois limitée par les toxicités mais aussi l'acquisition de résistance avec échappement tumoral.

Aussi la prescription d'un traitement antitumoral doit elle prendre en compte de nombreux facteurs qui tiennent au patient et à sa tumeur:

- Les facteurs patients sont : l'état général, l'âge, les constantes biologiques, le consentement.

- Les facteurs tumoraux sont: la chimio-hormonosensibilité, la topographie des cibles à traiter, les thérapeutiques antérieures (chirurgie, radiothérapie, chimio ou hormonothérapie antérieure) qui peuvent être des causes de mauvaise efficacité et et de résistance.

L'appréciation de ces différentes composantes conduit à fixer des objectifs qui peuvent être curatifs ou palliatifs.

a) - La chimio-hormonosensibilité des tumeurs:

On peut différencier 3 grands groupes:

- les cancers trés chimio-hormonosensibles pour lesquels le traitement médical est sauf cas particulier indispensable pour assurer la guérison : les tumeurs germinales gonadiques ou non, les leucémies aigues, les tumeurs pédiatriques, les lymphomes Hodgkiniens ou non...

- les cancers moyennement chimio-hormonosensibles pour lesquels la prescription est associée le plus souvent à des effets antitumoraux importants et durables aussi bien en phase curative que palliative: cancers du sein, de la prostate , cancers du poumon à petites cellules, gastro-intestinaux, gynécologiques, urinaires...et enfin

- les cancers peu sensibles pour lesquels des progrès sont encore indispensables car la réponse tumorale est faible et la palliation obtenue de qualité insuffisante même si elle n'est pas nulle: oesophage, poumon non à petites cellules, mélanome, rein, pancréas , foie...

Il faut remarquer que cette classification repose essentiellement sur des critères d'efficacité anti-tumorale observés statistiquement et qu'il reste trés difficile pour une tumeur donnée de connaître sa sensibilité au traitement? excepté pour les tumeurs hormonodépendantes où la notion de récepteurs hormonaux est un facteur prédictif majeur. On peut aussi regretter que trés peu d'études se soient attachées à utiliser d'autres critères sur la qualité de vie.

b)- Les objectifs fixés :

- En situation curatrice même lorsqu'une tumeur est à un stade avancé il est trés difficile de renoncer complètement à une thérapeutique spécifique et la plupart du temps la prescription d'un traitement étiologique ne se discute pas malgré les effets potentiels toxiques. Chez de tels patients malgré un état général parfois précaire on peut en effet obtenir une cédation complète des phénomènes algiques mais aussi une véritable guérison.

- En situation palliative c'est à dire lorsqu'il n'existe aucun espoir de véritable guérison la prescription de ces thérapeutiques doit prendre en compte le pronostic spontané et l'amélioration espérée immédiate ou retardée de la qualité de vie et bien sûr des éventuelles douleurs qui l'altérent. Les critères de jugement actuels sont ici insuffisamment adaptés: ils considèrent en effet uniquement les effets de régression objective tumorale et de survie sans tenir compte des effets subjectifs sur la douleur et la qualité de vie. Il existe certe une corrélation entre ces deux types de critères mais comme l'a dit Tannock il nous faut traiter le patient et pas seulement sa tumeur. A l'heure actuelle trés peu de publications sur des traitements en phase avancée font état des effets antalgiques ou sur la qualité de vie.

Pourtant depuis longtemps les cancérologues avaient observé des effets antalgiques de chimiothérapie dans des cancers avancés du sein, du poumon ou des tumeurs digestives sans qu'il existe de régression objective des tumeurs selon les critères de l'OMS. Des tentatives d'explication ont pu être fournies: ainsi les cellules tumorales bien que survivantes souffriraient du traitement et secréteraient moins de substances agressives responsables de douleurs, la chimiothérapie diminuerait aussi la composante inflammatoire péri-tumorale faite de granulocytes, lymphocytes macrophages qui produisent des molécules responsables de douleurs. On sait que le Méthotrexate utilisée aussi dans les polyarthrites diminue la production d'Interleukine 1, de leucotriènes et de prostaglandines dont le rôle est de mieux en mieux connus dans les phénomènes algiques. Enfin l'altération des conductions nerveuses souvent produites par les antimitotiques pourraient aussi diminuer la conduction de la douleur au niveau des centres corticaux.

c)- Les cibles traitées:

On a longtemps dit que certains territoires constituaient des sanctuaires où les médicaments pénétraient de manière insuffisante comme par exemple le cerveau où la barrière hémato-encéphalique était un obstacle. Ceci est une réalité en l'absence de tumeur mais devient trés discutable lorsqu'une tumeur ou une métastase se développe: il existe alors une altération de la membrane vasculaire et la plupart des antimitotiques peuvent exercer leur effets.

Plus préoccupante est la notion de chimio ou hormonorésistance dont les causes sont multiples: l'importance de la tumeur elle même, la chirurgie antérieure, la radiothérapie et les traitements médicaux eux mêmes.

QUELQUES APPLICATIONS A TITRE D'EXEMPLE

CANCER DU SEIN

Les taux de réponse objective à une chimiothérapie en situation métastatique varient de 50 à 80% avec 10 à 20% de réponse complète. En cas de métastase osseuse exclusive les taux de réponse objective sont souvent très bas de l'ordre de 10-15% alors que plus de 50% des patientes ressentent une diminution ou une disparition de leurs douleurs (40 à 90%) pour une durée de 8 à 10 mois mais sans modification de la survie globale.

Une étude randomisée de Coates publiée dans le New Engl J. Med 1987 a étudié l'intérêt d'une chimiothérapie continue versus des traitements de 3 cycles lors des évolutions chez des patientes métastatiques de cancer du sein: les traitements étaient dans les 2 bras des associations adriamycine, Cyclophosphamide ou CMFP. Les résultats évalués sur les critères objectifs habituels de taux de réponse ou de survie sans évolution sont meilleurs pour la chimiothérapie continue mais l'auteur souligne que l'étude de qualité de vie de ces patientes révéle aussi un bénéfice pour la chimiothérapie continue.

Tannock en 1988 a également publié une étude randomisée dans le cancer du sein métastatique en comparant deux modalités de doses du CMF: haut versus faible dosage. Il observe en termes d'efficacité objective un bénéfice dans le bras traité avec le CMF haut dosage mais surtout l'étude de qualité de vie révèle que malgré les effets secondaires du traitement les patientes ont une meilleure qualité de vie dans le bras à haut dosage.

CANCERS GASTRO-INTESTINAUX:

Glimelius a publié récemment dans Ann. of Oncol. en 1995 une étude coût-efficacité de la chimiothérapie palliative dans les cancers gastro-intestinaux:. 61 patients (18 estomac, 22 pancréas, 21 colon-rectum) ont été randomisés entre soit une chimiothérapie avec soins palliatifs soit les "Best supportive Care" c'est à dire les meilleurs soins palliatifs seuls. Pour ce 2° bras il était possible de re-prescrire secondairement une chimiothérapie si la palliation était insuffisante.

L'étude de qualité et de la "quantité"de vie révèle une amélioration de 58% pour le groupe chimiothérapie et 29% pour le groupe soins palliatifs seuls. La survie est de 9 mois pour le bras chimiothérapie versus 4 mois. Cet effet est retrouvé significatif pour les cancers gastriques (10 mois versus 4 mois) alors qu'il ne l'est pas pour les cancers du colon-rectum ( 12 versus 6 mois) et pancréatiques ( 8 versus 5 mois). Le coût moyen de tous les soins médicaux est de 50% plus élevé dans le bras chimiothérapie mais compte tenu d'une survie plus longue ce coût rapporté au coût moyen par jour est identique dans les 2 bras.

Au total en dehors des situations curatrices où les traitements spécifiques ont un rôle majeur pour assurer non seulement un effet antalgique mais aussi la guérison même dans des stades trés avancés, les traitements antitumoraux ont leur place dans les situations palliatives. Il importe toutefois de prendre en compte non seulement les effets anti-tumoraux objectifs mais aussi les effets subjectifs tels que l'antalgie qui contribuent à l'amélioration de la qualité de vie. Ces nouveaux critères seront indispensables pour juger valablement des intensifications thérapeutiques qui sont maintenant proposées dans des situations de cancers trés avancés

" Douleur toujours nouvelle pour celui qui souffre et qui se banalise pour l'entourage.Tous s'y habitueront excepté moi."

A. Daudet . Journal. " La Doulou".

 


DOULEUR ET CANCER

TRAITEMENT DES DOULEURS PAR EXCES DE NOCICEPTION


Dr. C. MINELLO

Unité de diagnostic et de traitement de la douleur Centre Georges François Leclerc - Dijon

 

I - INTRODUCTION :

Depuis 10 ans, les progrès réalisés dans le traitement du cancer ont augmenté sensiblement les espoirs de guérir cette maladie. Parmi les symptômes inhérents au cancer, la douleur est redoutée par les patients et leur famille. Indépendamment de la phase terminale reconnue comme douloureuse dans trois quarts des cas, tous les malades cancéreux subissent une ou plusieurs douleurs violentes ou modérées, durables ou brèves pendant leur maladie. La douleur est un fait oncologique, elle est indissociable du traitement anticancéreux proprement dit, et doit être recherchée et traitée.

Malheureusement, en raison de barrières psychologiques mal expliquées, la douleur a été, jusque dans les années 80, mal prise en charge. C'est pendant la dernière décennie en effet qu'apparaissent les premiers consensus sur le traitement de la douleur. En 1984, se tient à Genève une réunion de l'O.M.S. centrée sur le problème de la douleur cancéreuse. Elle aboutit à un consensus, publié en 1986 et réactualisé en 1990, connu sous le nom d'échelle de l'O.M.S.

II - MODALITES THERAPEUTIQUES :

On peut distinguer deux modalités thérapeutiques, les traitements oncologiques (chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie, hormonothérapie) qui ne seront pas traités ici, et les traitements antalgiques médicamenteux.

L'échelle de l'O.M.S., méthode simple, validée et efficace pour assurer une prise en charge de la douleur cancéreuse, comporte trois paliers associant chacun des analgésiques de puissance progressive et des traitements adjuvants (corticoides, antidépresseurs, anxiolytiques), potentialisateur de l'action du traitement antalgique. Le niveau 1 est représenté par les antalgiques dits périphériques, ou plutôt non opioides, une partie des propriétés analgésiques de ces produits étant liée à une action centrale; le niveau 2 est celui des morphiniques faibles, et le niveau 3 celui des morphiniques forts.

Le passage d'un palier au palier supérieur est motivé par l'échec avéré d'un analgésique du palier précédent correctement prescrit, administré et métabolisé. L'association d'antalgiques de même niveau ne se justifie pas, mais on peut associer deux traitements de palier différent. En cas de changement de molécule ou de voie d'administration, il faut tenir compte des équivalences entre analgésiques, et respecter les facteurs de correction d'une voie à l'autre.

III - REGLES GENERALES DE PRESCRIPTION :

Identifier le type de douleur : les douleurs par excès de nociception sont morphino-sensibles, et répondent aux analgésiques périphériques et centraux, alors que les douleurs par désafférentation sont peu morphino-sensibles, et relèvent d'autres thérapeutiques.

Prévenir la douleur et la contenir sur tout le nycthémère : il n'y a pas de place pour une prescription à la demande, une douleur chronique impose un traitement continu afin d'éviter toute résurgence aiguë. L'intervalle de prise dépendra des données pharmacologiques du produit utilisé.

Utiliser les voies d'administration les plus simples : la voie orale ou sublinguale sera privilégiée afin de préserver l'indépendance et l'autonomie du patient.

Prévenir les effets secondaires afin d'éviter le non-respect de la prescription par le patient.

Evaluer fréquemment les résultats et adapter la posologie en fonction de l'efficacité obtenue, de l'évolution de la maladie, des traitements adjuvants associés; avant tout changement vérifier que l'ordonnance a été bien comprise et respectée.

Connaître les interactions médicamenteuses et les précautions d'emploi dues au terrain: les psychotropes potentialisent les effets sédatifs des morphiniques; l'âge avancé, l'insuffisance hépatique, respiratoire ou rénale ne sont pas des contre-indications des morphiniques, mais nécessitent une adaptation des doses et une surveillance plus étroite.

IV - ANTALGIQUES NON OPIOIDES OU DE NIVEAU 1 :

Le paracétamol (antalgique antipyrétique et non anti-inflammatoire) est le médicament de référence de la classe du fait de son efficacité et surtout de sa parfaite tolérance; les éruptions cutanées sont rares, les accidents hématologiques exceptionnels. La toxicité hépatique ne s'observe qu'en cas de surdosage.

Les effets secondaires mineurs (flatulence, épigastralgies...) ou sévères (hématémése, rectorragie...) et les nombreuses interactions médicamenteuses des antalgiques antipyrétiques et anti-inflammatoires (acide acétyl salicylique, diflunisal et AINS) en limitent fortement leurs indications. Reste néanmoins celle du traitement de la composante inflammatoire de la douleur et des algies osseuses.

La floctafénine (Idarac*), antalgique pur, ne doit plus être utilisée car responsable de réactions allergiques graves, de tubulopathie réversible, et de toxicité hépatique. Pour mémoire, la glafénine (Glifanan*, Privadol*, Adalgur*) et la clométacine (Dupéran*) faisaient parties de cette classe médicamenteuse et ont été retirés du marché.

Les antalgiques à base de noramidopyrine sont de moins en moins prescrits en raison de leurs nombreux effets secondaires: manifestations cutanées de gravité variable allant de l'urticaire au syndrome de Lyell, bronchospasme, hypotension en cas d'injection intraveineuse rapide, mais surtout agranulocytose grave et imprévisible, parfois mortelle.

V - ANTALGIQUES OPIACES :

L'action analgésique des opiacés résulte de l'occupation de récepteurs spécifiques localisés au niveau médullaire et cérébral. Suivant leur activité sur les divers types de récepteurs, on peut classer les morphiniques en 4 catégories, les agonistes purs (Opium, Codéine, Dihydrocodéine, Dextropropoxyphène, Morphine, Dextromoramide, Péthidine, Fentanyl), les antagonistes purs (Naloxone ou Narcan*), les agonistes partiels (Buprénorphine), et les agonistes-antagonistes (Pentazocine ou Fortal*, Nalbuphine ou Nubain*).

Les effets secondaires des morphiniques et leurs traitements doivent être connus, car ils sont souvent source de la non-observance des prescriptions :

- dépression respiratoire : le risque est quasi nul dans le contexte du traitement chronique de la douleur cancéreuse, cette dernière étant un antagoniste naturel des effets dépresseurs de la morphine.

- somnolence et sédation : se manifestent surtout en début de traitement, peuvent se prolonger pendant une quinzaine de jours, et sont souvent dues à une récupération de la dette de sommeil. L'apparition d'une sédation doit faire rechercher l'adjonction d'un traitement adjuvant potentialisant l'effet sédatif, l'apparition d'une insuffisance rénale ou hépatique, l'existence d'une métastase cérébrale, avant d'incriminer la dose de morphine.

- effets psychodysleptiques : cauchemars, agitation, désorientation, trouble du comportement sont rares, mais imposent parfois une diminution des posologies, voire l'arrêt du traitement.

- convulsions : à très forte dose, les morphiniques peuvent donner des myoclonies, qui répondent bien aux anticonvulsivants.

- rétention d'urine: fréquente en traitement aigu, elle est rare en chronique, mais impose parfois un sondage permanent chez le sujet prostatique.

- vertiges: en début de traitement seulement, traités efficacement par la Marzine* ou la Dramamine*.

- prurit, hypersudation, bouche sèche : rares, mais très gênants pour le patient, imposent parfois l'arrêt du traitement.

- nausées, vomissements : très fréquents (1/3 des patients), surtout en début de traitement, sont bien combattus par les antiémétiques classiques (Primperan*), ou par les neuroleptiques phénothiazidiques (Largactil*, Haldol*).

- constipation : si tous les effets secondaires vus précédemment disparaissent dans la majorité des cas en 2 à 5 jours, la constipation est constante. La prescription prophylactique d'accélérateur du transit et d'émollients s'impose afin de lutter contre cet effet gênant qui peut être à l'origine de graves complications (occlusion). L'absence de selles pendant plus de 3 jours, doit faire rechercher et évacuer un fécalome.

a) Antalgiques opioides faibles ou de niveau 2 :

Représentés par les extraits d'opium (Lamaline*), la Codéine (associée au paracetamol ou à la noramidopyrine), la Dihydrocodéine (Dicodin*), et le Dextropropoxyphène seul (Antalvic*), ou en association (Propofan*, Diantalvic*).

b) Antalgiques de niveau 2 + :

Représentés essentiellement par un produit, la buprénorphine (Temgesic*), agoniste partiel, qui ne doit jamais être associé à un autre morphinique faible ou fort. Il offre une analgésie plus puissante que celle des produits à base de codéine ou de dextropropoxyphène, permettant un palier supplémentaire avant le niveau 3. L'effet plafond limite son utilisation en cancérologie: au-delà d'une certaine dose l'effet antalgique n'augmente plus et peut même s'inverser.

c) Antalgiques de niveau 3

Ce sont des agonistes purs, donc sans effet plafond; la dose nécessaire est celle qui soulage le patient. Il peut être prescrit par voie orale ou parentérale.

- voie orale :

- chlorhydrate de morphine en solution aqueuse : solution préparée par le pharmacien selon la prescription médicale (Ex. : potion de St Christopher)

- sulfate de morphine (Moscontin*, Skenan*) : comprimé à libération prolongée à 10, 30, 60, 100 et bientôt 200 mg; il ne faut jamais écraser les comprimés de Moscontin*, par contre il est possible d'ouvrir les gélules de Skenan*.

- dextromoramide (Palfium*) : sa courte durée d'action et sa dépendance très élevée, la font réserver aux épisodes aigus surajoutés (pansement, soins d'escarres...).

- voie parentérale :

- chlorhydrate de morphine : la dose de 24 h est égale à un tiers de la dose orale pour la voie intraveineuse, et à la moitié de la dose orale pour la voie sous cutanée. Elle est de préférence administrée en continu, grâce à une pompe, avec ou sans PCA (Patient Controlled Analgesia).

- péthidine (Dolosal*) : moins puissant que la morphine, son seul avantage est d'être spasmolytique.

- dextromoramide (Palfium*) : tout comme la forme orale, il a peu d'indication dans le traitement de la douleur cancéreuse.

- fentanyl par voie transdermique : permet une bonne qualité d'antalgie avec une meilleure tolérance.

La survenue d'effets secondaires disproportionnés au gain peut obliger à un changement de molécule, de mode d'administration, de voie d'administration ou même de technique. Il existe donc un niveau 3+ plus invasif:

- Analgésie médullaire : elle consiste à injecter la morphine par voie péridurale ou intrathécale, à des doses respectivement 10 et 100 fois moindre que per os.

- Analgésie par voie intraventriculaire : par l'intermédiaire d'un cathéter mis en place dans une corne frontale ventriculaire par voie trans-osseuse, on injecte des doses de morphine 1000 fois moindre que per os.

- Blocs locorégionaux : consiste à interrompre la conduction douloureuse en utilisant des agents neurolytiques (Ex.: bloc coeliaque dans le cancer du pancréas).

VI - CO-ANTALGIQUES :

En dehors des traitements adjuvants déjà cités précédemment (corticoides, psychotropes), d'autres médicaments n'appartenant pas aux grandes familles d'antalgiques périphériques ou centraux peuvent être prescrits. La calcitonine et les diphosphonates sont utilisés dans les douleurs osseuses métastatiques, les antispasmodiques peuvent apporter un certain confort au malade en cas de coliques ou de spasmes vésicaux.

VII - AUTRES TRAITEMENTS :

a)- Approche psychologique :

S'il est extrêmement rare que des mécanismes psychologiques jouent un rôle dominant dans les douleurs cancéreuses, l'approche psychologique représente pourtant une part importante de l'aspect pluridisciplinaire du traitement de la douleur. L'appréciation d'une douleur cancéreuse ne saurait se limiter au seul "dossier médical", mais chaque facteur (psychologique, social, économique) doit être systématiquement analysé en lui-même sans pour autant être isolé des autres. Cette approche fait appel soit à une psychothérapie, soit à d'autres méthodes telles que la suggestion, la concentration, la relaxation.

b)- Méthodes physiques :

Ces méthodes sont à envisager conjointement aux techniques pharmacologiques et aux autres méthodes de traitement de la douleur, sans se substituer à elles. Divers moyens sont à notre disposition : les courants électriques, les radiations électromagnétiques, les vibrations mécaniques, la thermothérapie, les massages, la kinésithérapie, l'acupuncture, la mésothérapie.

VIII - CONCLUSION :

Quatre millions de personnes à travers le monde souffrent chaque jour d'une douleur modérée à sévère à cause du cancer. Soulager cette douleur est un impératif thérapeutique qui ne devrait plus connaître d'exception surtout qu'une méthode simple, scientifiquement éprouvée, suivant une démarche rigoureuse et procédant par paliers successifs, permet de contrôler environ 90% de ces douleurs.

 


DOULEUR ET CANCER

TRAITEMENT DES DOULEURS PAR DESAFFERENTATION


Dr. DIDI Roy

Centre Hospitalier Spécialisé La Chartreuse - Dijon

 

I - INTRODUCTION

La douleur en cancérologie a fait l'objet de multiples études épidémiologiques avec pour but la recherche de l'incidence, la prévalence du processus douloureux, l'appréciation de l'intensité, des localisations, le retentissement à court et à long terme, de proposer des thérapeutiques adéquates, pour soulager le patient.

S'il est clair que dans 90 % des cas les cancéreux souffrent à un stade avancé, 30 % expriment une douleur sévère ou moyenne à la phase initiale de leur maladie. La douleur est quasiment constante dans le processus cancéreux. Une bonne prise en charge du patient aura pour conséquence une amélioration de la qualité de vie et limitera l'extension carcinogène.

L'étiologie de la douleur chez le cancéreux est de deux types :

- douleurs liées au cancer (rôle de la tumeur, son extension loco-régionale, à distance),

- douleurs d'ordre iatrogène.

Le mécanisme physio-pathologique reste complexe, souvent intriqué dans ses composantes.

On objective la douleur :

- de déafferentation périphérique,

- centrale,

- par excès de nociception,

- sympathique,

- psychologique.

Le diagnostic étiologique reste la première stratégie du médecin dans son cheminement intellectuel. Des progrès chimiothérapiques chirurgicaux immunothérapiques, radiologiques, ont été accomplis, augmentant ainsi les espoirs dans les différents domaines de la cancérologie.

Le traitement étiologique reste l'apanage des équipes sur-spécialisées.

La douleur est un symptôme, le malade en subit les conséquences sur la sphère intellectuelle, affective, émotionnelle, sociale, professionnelle et relationnelle.

Ces différentes composantes de la douleur augurent de la place de choix du médecin de famille dans une seconde étape thérapeutique, la prise en charge du patient douloureux.

Conduire ce travail dans son aspect multi-directionnel nécessite une connaissance de la physio-pathologie du générateur de la douleur pour proposer des antalgiques efficaces, d'autant que les douleurs de déafférentation ne sont pas sensibles aux antalgiques périphériques, aux morphiniques.

Le terme de douleurs de déafférentation me semble restrictif dans le domaine carcinologique, car le processus lésionnel ne touche pas uniquement le nerf phériphérique, mais également le système nerveux central. Par ailleurs le mécanisme du Gate Contrôle décrit dans la corne postérieure de la moëlle, se retrouve également au niveau du tronc cérébral du thalamus, associé à d'autres mécanismes centraux biochimiques tel que le contrôle inhibiteur diffus.

La sémiologie de déafférentation qu'elle soit d'ordre périphérique ou central relève de 2 types de voies :

- le système lemniscal,

- le système extra-lemniscal.

La topographie douloureuse, les signes objectifs sémiologiques conduisent à évoquer la localisation anatomique (tronculaire, radiculaire, plexuel, médulaire, thalamique ou cortical).

Les éléments sémiologiques de la douleur neurogène se subdivisent en signes subjectifs et objectifs.

SIGNES SUBJECTIFS :

- Dysesthésie : sensation désagréable,

- Paresthésie : foumillements,

- Sensation de brûlure : elles traduisent le fond douloureux continu,

- Décharges électriques : elles signent les douleurs fulgurantes, en éclair.

SIGNES OBJECTIFS :

- Déficit sensitif sur un territoire limité à topographie anatomique se traduisant par une anesthésie douloureuse globale, mais parfois dissociée.

- Allodynie : les stimulations habituellement non douloureuses le deviennent.

- Hyperpathie : accentuation du processus douloureux à la stimulation douloureuse.

Cette sémiologie est sensible aux afférences sensitives et sensorielles. Elle est déclenchée par la somation spatiale et temporelle. Il s'agit de l'over réaction de HEAD.

Les principes de thérapeutique médicale sont semblables.

- Les antidépresseurs restent préconisés sur la douleur continue, diffuse à type de brûlure secondaire à l'absence de contrôle lemniscal, à l'emballement du système extra-lemniscal.

- Les anti-convulsivants restent une indication de choix dans les douleurs fulgurantes, les décharges électriques telles celles apportées dans la névralgie du trijumeau et liées au processus radiculo-cordonnal.

- Les Gaba-ergiques, tel le baclophène, ont un impact sur des douleurs spastiques centrales.

La neuro-stimulation transcutanée est une application directe du principe de GATE CONTROLE, mais ce mécanisme implique la persistance partielle de voies lemniscales, pour inhiber le message nociceptif des fibres C.

Tous ces arguments conduisent à préférer le terme de douleur neuropathique ou douleur neurogène, incluant la douleur de déafférentation du registre périphérique, et la douleur centrale à laquelle s'associent la douleur sympathique exclue de cet exposé.

Cet arsenal thérapeutique ne serait pas complet sans une prise en charge psychologique et spécifique du patient cancéreux.

II - RAPPEL SEMIOLOGIQUE

On ne saurait comprendre la douleur de déafférentation sans un bref rappel de la sémiologie de la sensibilité.

Deux systèmes anatomiques se partagent la transmission du message nociceptif :

- La voie lemniscale : un dispositif anatomique à conduction rapide ayant pour rôle de discrimination et conduisant la sensibilité épicritique et profonde.

- La voie extra-lemniscale, une véritable alarme, un système de conduction lente, véhiculant la sensibilité thermique et douloureuse.

Ces deux systèmes restent particulièrement intriqués. Le système lemniscal joue un rôle inhibiteur sur le système extra-lemniscal dans la moëlle, le tronc cérébral et le thalamus. C'est ce qui a été démontré par WALL et MELZACK dans leur théorie du GAte-Control.

Les caractéristiques subjectives de la douleur neurogène sont les suivantes :

a) Registre lemniscal :

- Les paresthésies : définies par une sensation désagréable, des fourmillements, sensation de piqure, de striction, parfois même de ruissellement.

- Les dysesthésies : perception anormale d'un stimulus cutané.

Ces manifestations pénibles sont parfois soulagées par le frottement, laissant présager de l'intérêt de la neuro-stimulation.

- Les douleurs radiculo-cordonnales s'expriment par des décharges électriques de durée brève, violenteS, à topographie radiculaire. Cette symptomatologie orientera vers la prescription d'anti-comitiaux.

b) Registre extra-lemniscal

- Fond douloureux permanent

Il s'agit d'une douleur chronique, continue, mal limitée, à type de brûlure, d'arrachement, voir même de prurit douloureux.

- Allodynie : elle traduit la douleur déclenchée par une stimulation non nociceptive, l'effleurement cutané par exemple. Cette sémiologie est renforcée par les stimulations cutanées spatiales, temporelles, sensorielles, (vision, audition, olfaction).

Ces douleurs laissent augurer de l'intérêt des psychotropes et en particulier des antidépresseurs.

c) L'examen neurologique

Les caractéristiques de l'examen neurologique objectivent les anomalies du système lemniscal, telles la perte de la position segmentaire, l'astéréognosie, l'altération de la perception du diapason, l'ataxie, l'abolition des réflexes.

L'anesthésie douloureuse, l'anesthésie thermoalgique sont des repères du registre extra-lemniscal.

La douleur retentit sur le psychisme, sur la sphère intellectuelle, et s'exprime par des manifestations anxieuses, une sémiologie dépressive, des troubles du sommeil, des modifications de la personnalité et du caractère.

 

III - CLINIQUE DE LA DOULEUR NEUROGENE

La douleur en cancérologie s'oriente autour de 2 pôles, le processus tumoral d'une part, les douleurs iatrogènes d'autre part.

1/ LES DOULEURS LIEES AU PROCESSUS TUMORAL :

Ce sont des douleurs par excès de nociception qui ont été traitées précédemment. Il s'agit de douleurs liées à la compression par des tumeurs, des métastases fréquemment rencontrées dans les cancers du sein, de la prostate, des poumons. Ce processus expansif comprime des structures nerveuses de type périphérique, ou central, telles les m2tastases cérébrales, méningites carcinomateuses, se traduisant par un tableau d'hypertension ou de syndrome neuro-psychologique.

2/ LES DOULEURS IATROGENES :

Eles sont essentiellement de type déafférentation. On en distingue 3 types:

a) Les douleurs post-chimiothérapiques:

- Les polyneuropathies chimio-induites. Le CIS-PLATINE est source de neuropathie sensitive, alors que la VINCRISTINE déclenche des neuropathies sensitivo-motrices.

La sémiologie se traduit par l'atteinte bilatérale symétrique des membres inférieurs, déficit moteur, abolition des réflexes, non perception du diapason et sur le plan subjectif par des paresthésies, une allodynie, une anesthésie, une hyperpathie. Ces polyneuropaThies sont doses dépendantes.

- La nevralgie zostérienne : elle est fréquente chez le cancéreux traité par immunosuppresseur. La douleur précède le plus souvent l'éruption. Le siège peut être le territoire du trijumeau de la branche ophtalmique (V1), la région thoracique ou la zone irradiée. Cliniquement, c'est un fond douloureux permanent à type de brûlure avec parfois des décharges électriques, une allodynie, une hypoesthésie cutanée.

b) Les douleurs post-radiothérapiques

L'irradiation agit sur le nerf périphérique, la moëlle. Deux tableaux peuvent s'observer :

- myélopathie post-radique déclenchée par les irradiations sur le médiastin. Les douleurs surviennent 6 mois à un an plus tard, avec parfois apparition d'un véritable syndrome de BROWN SEQUARD.

- plexites post-radiques: secondaires à l'irradiation thoracique. Le plexus brachial est le plus souvent exposé. Il s'agit d'une fibrose des tissus avec lésions nerveuses. Elles apparaissent plusieurs années après cette irradiation et se traduisent alors par des paresthésies dans les territoires C5/C6 et diffusées aux territoires C7/C8/D1 avec abolition des réflexes ostéo-tendineux et déficit moteur.

c/ Les douleurs post-chirurgicales

Sont habituellement observées après amputation :

- les douleurs du moignon : secondaires aux sections nerveuses ou à l'apparition de névrome.

- les douleurs du membre fantome, véritable algo-hallucinose.

Face à ce patient qui vient de faire l'objet d'une prise en charge par une équipe spécialisée, le médecin traitant est alors confronté à la sémiologie douloureuse. Son rôle est de soulager la souffrance et rester symptomatique dans sa prescription.

Cette attitude conduit alors à évaluer le processus douloureux, sa topographie, son intensité, son irradiation, son caractère aigü, chronique, son retentissement à court terme, long terme, d'évoquer un mécanisme physio-pathologique. La douleur est-elle liée à un excès de nociception, à une douleur neuropathique ?. L'interrogatoire s'attachera à rechercher les différents traitements antalgiques efficaces ou inefficaces, de proposer une stratégie thérapeutique cohérente adaptée aux connaissances neuro-physiologiques, et apporter toute l'aide nécessaire sur le plan psychologique à ce patient plongé parfois dans un profond désarroi.

 

IV - LES MOYENS THERAPEUTIQUES

A/ LES MEDICAMENTS ANTALGIQUES

1/ LES PSYCHOTROPES

a) Les antidépresseurs tricycliques

Les douleurs neuropathiques sont sensibles à l'effet antalgique des antidépresseurs. Ils sont indiqués sur ce fond douloureux permanent, lié à l'emballement du message nociceptif véhiculé par les fibres C.

De multiples études contre placebo en double aveugle ont fait la preuve de l'efficacité des antidépresseurs sur les douleurs neuropathiques.

L'effet antalgique survient plus précocemment que l'effet antidépresseur. Par ailleurs cette classe thérapeutique est efficace sur la douleur à des posologies inférieures à celles utilisées dans le dépression majeure. Le mécanisme d'action semble modifié par les neuro-médiateurs tels que l'inhibition de la recapture de la sérotonine, de la noradrénaline, et la mise en jeu des endorphines.

Les différents études ont bien montré une amélioration rapide de la perception douloureuse sous antidépresseur avec amélioration parallèle de la sémiologie dépressive sous-jacente souvent présente.

Il existe 2 classes d'antidépresseurs : les tricycliques et apparentés, les antidépresseurs de nouvelle génération.

a1/ Tricyliques et apparentés :

- Imipramine (Tofranil ) dosé à 10, 25 mg,

- Clomipranine (Anafranil) 10, 25, et 75 mg,

- Amitriptyline (Laroxyl) présenté sous la forme de gouttes à 4%, de comprimés de 25 ou 50 mg.

Il importe de démarrer le traitement par de faibles doses car les effets secondaires de type atropinique sont souvent gênants, et peuvent conduire à l'arrêt précoce de la thérapeutique.

Les doses efficaces varient d'un sujet à l'autre et des fourchettes assez larges entre 10 et 200 mg peuvent s'observer.

Le dosage de l'antidépresseur n'apparaît par un excellent repaire pour la posologie et seule la clinique devrait guider la thérapeutique. L'augmentation des doses doit être progressive .

Il importe de respecter les contre-indications: le glaucome à angle fermé et l'adénome prostatique. Le patient doit être informé des effets indésirables : bouche sèche, constipation, troubles de l'accomodation, dysurie, troubles neuro-végétatifs et réactivation anxieuse.

Des possibilités de perfusions d'anti-dépressseurs existent, mais doivent faire l'objet de surveillance en milieu hospitalier ou à domicile.

a2) Anti-dépresseurs de nouvelle génération

Ils inhibent la recapture de la sérotonine. Ces drogues ont fait l'objet d'étude contrôlée sur la douleur mais semblent d'efficacité inférieure aux antidépresseurs précédents.

- fluvoxamine (Floxifral), 50 et 100 mg,

- fluoxétine (Prozac ), 20 mg,

- paroxetine (Déroxat) ,20 mg.

Ces antidépresseurs n'ont pas d'effets secondaires majeurs, mais peuvent entraîner des nausées, céphalées, somnolence, perte de poids, anorexie.

Plusieurs hypothèses ont été évoquées sur l'effet antalgique des antidépresseurs :

- 1ere hypothèse : l'inhibition de la recapture de la sérotonine ou de la noradrénaline renforçant l'inhibition liée aux neuro-médiateurs sur la transmission nociceptive spinale,

- 2ème hypothèse : l'inhibition de la recapture des monoamines renforcerait l'activité des contrôles inhibiteurs descendants à médiation opiacée

- 3ème hypothèse : l'effet antalgique des anti-dépresseurs passe par des modifications de la neuro-transmission centrale et de la sensibilisation des récepteurs (alpha I adrénergique, et 5 HT1A sérotoninergique), désensibilisation des récepteurs (alpha II adrénergique et 5 HT2 sérotoninergique)

b) les neuroleptiques

Les neuroleptiques ont fait preuve de leur utilité dans les douleurs neuropathiques souvent en association avec les antidépresseurs tricycliques. On utilisera de préférence des neuroleptiques sans effets extra-pyramidaux majeurs.

- Lévopromazine (Nozinan) 2 mg, 25 mg, 100 mg, gouttes à 4 %

- Cyamemazine (Tercian), 25 mg, 100 mg, gouttes à 4 %

Les effets indésirables se traduisent par des troubles neuro-végétatifs, aménorrhée, galactorée, somnolence, dyskinésie.

Les doses préconisées s'orientent entre 25 et 200 mg.

c) Les benzodiazépines

- Clonazepam (Rivotril) 2 mg, gouttes à 0,25 % (1 goutte = 0,1 mg), puissant anticonvulsivant et sédatif avec un effet myorelaxant.

Les effets indésirables sont la somnolence, l'amnésie antérograde et parfois l'incoordination motrice.

d) Les anti-spastiques gabaergiques

- le Baclofène (Lioresal) 10 mg, c'est un gabaergique qui inhibe la libération d'acides aminés excitateurs. Son action anti-nociceptive est démontrée en atténuant les contractures spastiques douloureuses.

 

2/ LES ANTI-COMITIAUX

Ils ont une indication de choix sur la douleur radiculo-cordonnale, sur les décharges fulgurantes en éclair :

- carbamazépine (Tégrétol ) 200 mg, suspension 2 % , cuillère dose 100 mg

Le traitement de choix reste la névralgie du trijumeau. On l'utilise à la dose de 400 mg à 1 g par jour. Il doit être proposé à des doses faibles pour ne pas être abandonné trop rapidement, en augmentant progressivement la posologie. Les effets indésirables sont la somnolence, le risque d'agranulocytose, et de réactions allergiques

- acide valproïque ( Dépakine), 200, 500, chrono-500, buvable 200 mg/ml, a fait sa preuve d'une efficacité sur la douleur fulgurante. Parmi les effets secondaires, les troubles digestifs sont au premier plan. Le risque majeur est la thrombopénie surtout à dose élevée, avec un risque non négligeable de confusion mentale. Il est préconisé à des posologies de 500 à 1500 mg.

- phénytoine (Di hydan), 100 mg. Il a montré un effet bénéfique sur la douleur, lors d'essais contrôlés contre placébo. Il est prescrit à des doses de 100 à 400 mg. Les conséquences peuvent être digestives, buccales (hyperplasie gingivale), hématologiques (thrombocytopénie) et l'ataxie cérebelleuse.

Les anti-épileptiques doivent obéir à la même règle de prescription : commencer par de faibles doses, augmenter progressivement pour ne pas conduire le patient à arrêter son traitement trop précocemment.

3/ ANTALGIQUES PERIPHERIQUES ET OPIACES :

Ils ne font pas partie de la thérapeutique des douleurs neuropathiques, mais une attitude aussi tranchée se heurte à des données cliniques parfois contradictoires.

B/ LA NEURO-STIMULATION TRANSCUTANEE

Le but est de rétablir le contrôle de la porte sur la transmission nociceptive, encore faut-il que les voies lemniscales restent partiellement intactes. La méthode est d'appliquer sur la peau 2 électrodes reliées aux bornes d'un générateur portable, et de mettre en route un courant haute fréquence 100 Hz, avec une intensité variable pour inhiber le message nociceptif et sans déclencher de tétanie focale.

Pour que cette technique soit efficace, il faut que :

- la douleur soit de type désafférentation,

- qu'elle soit localisée,

- que la technique soit appliquée au contact de la structure nerveuse ou sur le territoire en cause,

- et qu'il n'y ait pas d'altération trop importante pour inhiber le message nociceptif.

En pratique seul le patient jugera de l'opportunité de déclencher son stimulateur en fonction de la douleur.

Un important travail réalisé par SINDOU et KERAVEL apporte les résultats suivants :

Les résultats sont satisfaisants dans la douleur des amputés, notamment des moignons douloureux, des membres fantômes, des lésions traumatiques des nerfs, des lésions radiculaires, des douleurs post-zostériennes. Les douleurs cancéreuses, post-chirurgicales, post-radiothérapiques sont améliorées dans 40 % des cas, car il s'agit souvent de douleurs par excès d'afférence nociceptive.

Globalement, sur l'ensemble de cette pathologie, l'efficacité de la neuro-stimulation transcutanée est mise en évidence dans 60 % des cas.

Il s'agit d'une méthode sans effets latéraux qui nécessite un apprentissage de la part du patient.

Cette technique est le traitement de première intention dans la douleur de déafférentation et oriente en cas d'échec vers les stimulations médullaires par implantation chirugicale où la stimulation des cordons postérieurs est mise en jeu. Ce sujet fera l'objet d'un exposé par le Professeur J.L. SAUTREAUX

C/ LE SOUTIEN PSYCHOTHERAPIQUE

Le soutien psychothérapique occupe une place de choix dans la prise en charge du malade cancéreux. Le patient confronté à sa maladie est plongé dans le désarroi, la détresse lorsque le diagnostic lui est annoncé. Une attitude d'écoute lui permettra alors d'exprimer son vécu, son ressenti, d'autant qu'il est confronté à l'évolution de son cancer, à sa douleur, à son espérance de vie, aux conséquences des traitements, et à l'inquiétude face aux réalités professionnelles et familiales. Il importe donc de lui consacrer du temps, de lui témoigner un soutien que l'on pourra compléter par des techniques adjuvantes, telles les techniques comportementales, la relaxation, la sophrologie et les méthodes de rééducation fonctionnelle. Ecouter, rassurer, appartiennent également aux moyens de contenir et contrôler le processus douloureux.

V - CONCLUSION

Le patient cancéreux relève de thérapeutique spécifique, parfois complexe, préconisée par des équipes rompues à ces techniques. Le médecin traitant trouve une place de choix dans la prise en charge du patient douloureux chronique. La connaissance de la sémiologie, de cette douleur neurogène, le conduira à prescrire des traitements antalgiques tels les antidépresseurs, les anticonvulsivants, les neuroleptiques, les benzodiazépines, et la neuro-stimulation transcutanée.

La prise en charge psychothérapeutique complète la thérapeutique, et permet d'accentuer les espoirs de guérison.

Traiter précocemment la douleur en fonction du mécanisme qui la génère, évaluer l'efficacité thérapeutique a pour but de préserver une qualité de vie, de sauvegarder l'intégrité psychique et physique du patient, de maintenir sa place dans le registre social et professionnel.

 


DOULEUR ET CANCER

LES TRAITEMENTS NEUROCHIRURGICAUX DE LA DOULEUR


Pr. J.L. SAUTREAUX

Centre Hospitalier Régional - Dijon

 

La place de la neurochirurgie est relativement modeste dans la prise en charge des douleurs chez les malades cancéreux. La neurochirurgie ne doit être envisagée qu'en extrême recours lorsque toutes les autres thérapeutiques en particulier médicamenteuses sont devenues insuffisantes.

Les techniques consistent essentiellement dans la section chirurgicale des voies de la douleur.

a- La radicellectomie sélective postérieure :

Cette technique consiste à sectionner les radicelles sensitives au niveau de leur insertion sur la moelle épinière. Plusieurs racines correspondant aux territoires douloureux doivent être traitées.

b - La cordotomie :

Cette technique assez utilisée autrefois consiste à sectionner le faisceau spino-thalamique au niveau de la moelle épinière. Cette section peut être réalisée au niveau cervico-dorsal ou cervical haut. Elle entraîne une hypoesthésie de tout l'hémi-corps situé au dessous de la cordotomie. Son efficacité est transitoire.

c - La phénolisation :

Elle consiste à injecter du phénol au niveau des dernières racines de la queue de cheval de façon à paralyser les racines sacrées. Utilisée dans les tumeurs pelviennes, elle entraîne une paralysie des sphincters vésicuax et rectaux.

d - Les réservoirs à morphine :

Technique peu délabrante, elle consiste à injecter de la morphine directement au niveau du liquide céphalorachidien soit par ponction lombaire, soit par ponction ventriculaire.

 


DOULEUR ET CANCER

LE PSYCHIATRE ET LA DOULEUR EN CANCEROLOGIE


Dr. J.P. CAPITAIN

Centre Hospitalier Spécialisé La Chartreuse - Dijon

 

La présence de psychologues et de psychiatres se généralise lentement en France tant dans les services de cancérologie que dans les consultations de la douleur. Cela témoigne de la spécificité d'un soin qui dépasse les clivages habituels de la médecine moderne commne par exemple le somatique et le psychique ou l'individu par rapport au groupe. Ce soin exige à la fois le recours à des techniques biomédicales complexes mais également, comme le dit Saltel, un engagement relationnel durable, périlleux, de la part des soignants, des patients, de leurs proches.

Intervenant depuis 8 ans au Centre Georges François Leclerc, il nous apparaît que la psychiatrie, discipline singulière dans la médecine, trouve une pertinence à travailler auprès des cancéreux et que son action peut avoir son utilité, même si elle reste difficilement évaluable.

Chacun s'accorde à penser maintenant que l'approche du cancéreux qui souffre est pluridisciplinaire et se situe dans un champ bio-psycho-social. Une réelle souplesse de fonctionnement du psychiatre est nécessaire, de même qu'une connaissance suffisante des diverses affections cancéreuses et des protocoles thérapeutiques utilisés. Son aptitude particulière à évaluer la peur, l'angoisse, la dépression, la violence des relations interhumaines ou le niveau de conscience instable des patients en régression lui confère une place au sein de l'équipe soignante surtout s'il peut restituer des éléments de compréhension à partir de comportements souvent déroutants. Le psychiatre n'est pas celui qui hérite d'un malade quand ce dernier ne répond plus aux thérapeutiques médicales proposées ou même pour des douleurs à priori sine materia.

Intervenant en cancérologie, le psychiatre sensibilisé aux représentations sociales de la maladie devra tenir grand compte de celles touchant au cancer. Malgré les progrès réalisés depuis un demi-siècle, l'ombre de la mort, la déchéance, les souffrances intolérables sont toujours dans les esprits même si le cancer est également une affection chronique nécessitant une lutte contre la ségrégation et des mesures pour la réinsertion, la réadaptation et tout ce qui concourt à la qualité de la vie. La question de la culpabilité liée à la maladie est toujours prégnante et difficile à aborder.

Un nombre important de cancéreux présente des douleurs : 30 à 40 % aux stades intermédiaires et 70 à 80 % aux stades avancés ou terminaux de l'affection. A ces stades la douleur est le plus souvent chronique mais il serait plus précis de dire qu'il s'agit de douleurs aiguës chroniques, en général persistantes et continuellement exacerbées par la progression de la maladie. Si la souffrance est un concept plus large que la douleur, elle n'implique pas toujours la seconde et le psychiatre doit intervenir tôt lors de l'investigation surtout si un membre de la consultation de la douleur pense que les facteurs relationnels jouent un rôle important. L'effet placebo existe pour les analgésiques mais il faudra tenir grand compte de la relation équipe soignante-malade ainsi que de l'organisation du système familial. L'approche psychiatrique trouve cependant vite ses limites dans le traitement strict de la douleur.

La question des troubles psychologiques secondaires à la persistance des douleurs justifie davantage l'intervention spécialisée. Les troubles anxieux et dépressifs sont fréquemment associés à la symptomatologie douloureuse chez le cancéreux. Ils s'ajoutent aux symptomes de la maladie elle-même et aux effets secondaires des thérapeutiques souvent agressives. Il existe des interrelations et des renforcements entre nociception et anxiété.

Reste le problème du devenir de cette détresse psychologique, une fois la douleur disparue, surtout lorsque la symptomatologie anxieuse ou dépressive persiste et s'organise. Une distinction doit être faite entre les troubles affectifs majeurs et les troubles de l'adaptation avec humeur anxieuse et dépressive.

Razavi écrit encore qu'une réduction partielle de la douleur ne peut être assimilée sur le plan psychologique à sa disparition totale, et que l'impact d'une douleur aiguë est différent de celle d'une douleur chronique. Les douleurs postopératoires sont à distinguer de celles plus anxiogènes liées par exemple à la progression de l'affection.

A partir de ces quelques éléments, mais il y en a beaucoup d'autres, il apparait que le psychiatre a un rôle diagnostique et thérapeutique dans l'approche de la douleur chez le cancéreux. A ce titre, il est légitime de compter sur son intervention au sein de la consultation spécialisée à tous les stades de la maladie auprès des équipes soignantes et au contact des familles.

 


DOULEUR ET CANCER

ACUPUNCTURE ET PATIENTS CANCEREUX ALGIQUES : QUELLES INDICATIONS ?


Mme le Dr. C. CHAGUE

Unité de diagnostic et de traitement de la douleur - Centre Georges François Leclerc - Dijon

 

Plutôt que de parler des indications de l'acupuncture chez le patient cancéreux algique, nous allons considérer la place de l'acupuncteur dans la prise en charge d'un tel patient.

En effet, plus qu'une thérapeutique spécifique, l'acupuncture représente une autre façon de considérer la pathologie dans le contexte global du malade, et donc de le prendre en charge. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle une consultation d'acupunture a trouvé sa place maintenant depuis 3 ans au sein du centre d'évaluation et de traitement de la douleur du Centre Georges-François LECLERC, comme dans de nombreux autres établissements de ce type en France.

Un bref rappel sur les données historiques et physiologique de cette très ancienne médecine, nous semble indispensable pour plusieurs raisons :

- en resituant le contexte culturel et philosophique dans lequel elle a pris naissance il y a environ trois mille ans, nous médecins occidentaux imprégnés par une pensée rationnelle et cartésienne, pouvons peut-être mieux appréhender les fondements mêmes de cette médecine.

La physiologie et la physiopathologie décrites avec beaucoup rigueur dans les textes classiques représentent un système cohérent et logique ou l'environnement du malade (qu'il soit d'ordre émotionnel, climatique ou alimentaire) va pouvoir générer des pathologies selon des règles précises. On comprend alors aisément que l'acupuncture va nous permettre de traiter chaque malade de façon spécifique et personnalisée et que deux malades différents mais présentant un même symptôme ne seront pas traités de la même manière.

S'agissant plus précisément du sujet d'aujourd'hui, la douleur chez un patient atteint d'un cancer, l'acupuncture parait être une bonne indication à plusieurs titres :

- soit la douleur n'a pas de support organique (et dans ce cas souvent indépendante du cancer) : l'acupuncture alors en considérant celle-ci comme un dysfonctionnement énergétique, pourra dans un nombre important de cas apporter un soulagement, voire une sédation complète de la douleur.

- soit la douleur est la conséquence directe du cancer, ou de ses divers traitements (radiothérapie et chirurgie essentiellement) : l'acupuncture aura alors une action symptomatique ( retrouvée au niveau de l'analgésie acupuncturale) au même titre que toute thérapeutique antalgique (chimiothérapie, neurostimulation, ...). Elle agit alors directement sur la douleur et/ou indirectement sur la façon dont celle-ci est vécue et supportée.

Le Docteur N GUYEN VAN NGHI et son équipe ont beaucoup travaillé sur ce sujet et considèrent que l'acupuncture peut et doit venir à bout de toute douleur, y compris chez un patient cancéreux.

Enfin, pour concrétiser cet exposé, nous présenterons trois observations cliniques de malades traités par acupuncture à la consultation du Centre Georges-François LECLERC.

- un homme de 58 ans consultait pour des douleurs intenses de l'hémiface droite en rapport avec un cylindrome de la parotide droite. Celui-ci avait été traité par chirurgie et radiothérapie qui n'ont malheureusement pas empêché plusieurs récidives locales, ni la survenue de métastases diverses. L'acupuncture pratiquée à intervalles réguliers ne soulageait que partiellement les douleurs, par contre les séances procuraient au malade un apaisement considérable avec amélioration du sommeil et de l'appétit et une réduction de l'anxiété.

- une femme de 53 ans aux antécédents de cancer des deux seins présentait des douleurs abdominales intenses. Celles-ci étaient survenues après une hystérectomie totale pour fibrome. Aucune cause organique n'avait été retrouvée et les douleurs résistaient aux thérapeutiques habituelles. Après un traitement par acupuncture, les douleurs ont complètement disparu et les signes fonctionnels intestinaux (constipation, ballonnements) se sont considérablement améliorés.

- une femme de 86 ans sans antécédent oncologique, nous avait été adressée par les anesthésistes pour un zona intercostal hyperalgique résistant à toutes les thérapeutiques classiques. Les douleurs ont entièrement cessé après deux séances d'acupuncture.

 

En conclusion, nous croyons devoir rappeler, que comme toute médecine, l'acupuncture a ses limites. Cependant elle permet une prise en charge personnalisée et très complémentaire des diverses thérapeutiques proposées par l'équipe médicale du centre d'évaluation et de traitement de la douleur. Aussi le caractère pluridisciplinaire de cette équipe nous semble indispensable à défaut de soulager comp

 


DOULEUR ET CANCER

PRINCIPES GENERAUX DU TRAITEMENT ANTALGIQUE DES METASTASES OSSEUSES


Dr. J.L. BEAL

Centre Hospitalier Régional - Dijon et USP "La Mirandière" - Quétigny lès Dijon

 

INTRODUCTION

Malgré les progrès constants réalisés dans la prise en charge du cancer, l'envahissement du squelette est observé chez 30 à 70 % des patients. Dans l'état actuel de nos connaissances, tout médecin sait ce que signifie pour le patient le diagnostic de métastase osseuse : désormais le traitement n'aura d'autre ambition que palliative.

Dans ces circonstances, la douleur est sans nul doute le symptôme le plus fréquent, parfois mal jugulé par les thérapeutiques carcinologiques classiques et spécifiques. La qualité du traitement symptomatique, proposé à ces patients menacés de complications douloureuses, fonctionnelles ou métaboliques, va influencer la qualité de la survie. C'est un véritable défi auquel nous sommes confrontés, nécessitant une approche multidisciplinaire afin d'optimiser les résultats thérapeutiques.

MANIFESTATIONS CLINIQUES

La douleur, présente dans 79 % des cas, est le maître symptôme des métastases osseuses.

1 - MECANISMES DE LA DOULEUR METASTATIQUE :

La physiopathologie de la douleur osseuse est imparfaitement élucidée ; elle est due à des mécanismes périphériques pour l'essentiel, renforcés par un mécanisme central. Elle est à la fois mécanique et inflammatoire.

a) les mécanismes périphériques

a1 - les facteurs mécaniques : Dans la majorité des cas la douleur est liée à l'infiltration tumorale générant une distension du périoste. La pression limite supérieure est évaluée à 50 mm de Hg. Cependant cette hypothèse purement mécaniste est prise à défaut par certains types de tumeur (kystes anévrismaux) entraînant une volumineuse distension du périoste totalement indolore.

a2 - les facteurs chimiques : L'os métastatique est le siège d'un important remaniement osseux qui dépend d'une action hormonale locale. La stimulation des ostéoclastes est induite par différents facteurs en premier chef desquels viennent les prostaglandines. Ces substances diminuent le seuil douloureux en sensibilisant les nocicepteurs à l'action des substances algogènes classiques (bradykinine, sérotonine, histamine, potassium). L'oedème périvasculaire, l'activation des cellules endothéliales, des vaisseaux sanguins et des cellules immuno-compétentes telles que les mastocytes, sont les premiers éléments du cercle vicieux douleur-inflammation. La migration des leucocytes vers les tissus lésés contribue avec les cytokines à l'autonomisation du processus inflammatoire.

b) mécanismes centraux

Ils se surajoutent très vite aux mécanismes périphériques. La sensibilisation centrale est un phénomène complexe situé au niveau de la corne dorsale de la moelle : hyperactivité cellulaire (fibres A delta et C) et augmentation de production d'acides aminés excitateurs (NMDA) et de neuromédiateurs divers et variés.

c) mécanismes associés

Souvent la douleur métastatique n'est pas uniquement osseuse, il peut se surajouter une douleur neurogène par atteinte des nerfs périphériques ou des espaces périmédullaires, une douleur somatique par envahissement des parties molles. De véritables douleurs de désafférentation ou des douleurs médiées par le système nerveux sympathique peuvent s'observer.

2 - LES FACTEURS SPECIFIQUES :

La douleur métastatique est intense et invalidante dans 67 % des cas, qualifiée de modérée dans 30 %, et absente dans seulement 3 % des cas. La métastase osseuse est alors découverte soit lors d'examen systématique, soit à l'occasion de fractures pathologiques sans notion de traumatisme. Très souvent, bien que non spécifique, il s'agit d'une douleur sourde, profonde, augmentant progressivement d'intensité et d'horaire variable diurne, nocturne ou mixte. Elle augmente avec la mobilisation. Il faut savoir penser aux douleurs référées (douleur qui n'est pas strictement localisée au site lésionnel mais dans une zone proche ou située à distance : gonalgie pour une lésion de la hanche, douleur occipitale pour une lésion de C2, douleur pelvipérinéale pour une lésion de Ll ). Lorsqu'il existe une atteinte nerveuse, les signes neurologiques prédominent et dans le contexte de la maladie cancéreuse, il faut penser à la possibilité de métastases osseuses . Quant à l'hypercalcémie néoplasique, elle est rare, mais peut mettre en jeu le pronostic vital et constituer une véritable urgence (signes digestifs : nausées, vomissements, ralentissement du transit ; signes neurologiques : agitation, asthénie, délire, coma parfois convulsion ; signes cardio-vasculaires : bradycardie pouvant conduire à l'arrêt cardiaque).

ASPECTS THERAPEUTIQUES

1 - OBJECTIFS THERAPEUTIQUES :

Ils ont pour but de: soulager la douleur, prévenir les fractures, maintenir l'activité et la mobilité, accroître la qualité de vie et accompagner le patient et sa famille.

2 - TRAITEMENTS SPECIFIQUES :

a . traitements locaux :

- la radiothérapie.

- la chirurgie des os longs pour prévenir les fractures diminue la douleur dans 86 % des cas.

Quant à la chirurgie rachidienne, elle est essentiellement à visée décompressive et / ou stabilisatrice.

b . traitements généraux

L'hormonothérapie et la chimiothérapie sont les traitements spécifiques dont les modalités varient selon les cancers primitifs, le stade et les traitements antérieurs.

3 - TRAITEMENTS SYMPTOMATIQUES :

Ils font appel aux traitements antalgiques classiques de la douleur chronique avec des modalités thérapeutiques spécifiques aux métastases osseuses. Ils font également une large place aux adjuvants et aux traitements décrits dans le chapitre précédent avec là aussi des modalités de prescription et d'application adaptées aux traitements plus spécifiquement antalgiques.

a. les analgésiques

- les antalgiques de palier 1 de l'OMS

Les dérivés salicylés (acide acétyl salicylique et diflunisal) sont les produits de première intention dans le traitement des douleurs des métastases osseuses, du fait de leurs effets anti-inflammatoires secondaires à leur action antiprostaglandine. L'acide acétyl salicylique est antalgique entre 2 et 3 gr par jour, son effet anti-inflammatoire n'apparait que pour des doses de 4 à 6 gr par jour, sa durée d'action est de 4 heures. Le diflunisal (Dolobis*) a un effet antalgique plus puissant et une durée d'action plus longue autorisant deux à trois prises par jour.

Le paracétamol a un effet antalgique comparable à celui de l'acide acétyl salicylique, mais son action anti-inflammatoire parait plus faible.

Les anti-inflammatoires non stéroïdiens sont très efficaces dans la douleur des métastases osseuses, mais leurs effets secondaires (gastriques et rénaux) limitent leur utilisation au long cours. Tous sont utilisables, mais la préférence va généralement au kétoprofene disponible sous forme entérale et parentérale.

- les antalgiques de palier 2

Ce sont les produits contenant de la codéïne ou du dextropropoxyphène en association avec du paracétamol. Ils doivent être utilisés lorsque les antalgiques de palier 1, correctement prescrits, à doses suffisantes, ne sont plus efficaces. Dans le cas des métastases osseuses il est intéressant de les associer à l'aspirine ou aux AINS.

- les antalgiques de palier 3

Lorsque les produits précédents ne sont pas efficaces, il ne faut pas hésiter à recourir aux morphiniques dits forts: chlorhydrate ou sulfate de morphine oral à libération immédiate (morphine buvable ou sub-linguale) ou à libération prolongée (Moscontin* ou Skénan*), morphine sous cutanée, ou à des voies plus exceptionnelles comme la voie intrathécale ou intracérébroventriculaire.

b . les adjuvants

- les corticoïdes sont indiqués dans les douleurs osseuses accompagnées d'infiltration neurologiques et dans les céphalées métastatiques. Ils sont utilisés en urgence et à fortes doses en cas de compression médullaire dans l'attente de la radiothérapie ou de la chirurgie décompressive.

- les psychotropes sont utilisés pour leur action sur l'humeur, mais aussi à titre antalgique. Ils trouvent leur indication en cas de douleurs de désafférentation consécutives à une compression neurologique tronculaire ou radiculaire. L'amitryptilne, l'imipramine et la clomipramine sont les produits de référence.

- les anticonvulsivants sont utilisés dans les douleurs fulgurantes d'origine neurogène. On utilise la carbamazépine, le clonazépam, l'acide valproïque et la phénitoïne, les deux premeires produits étant utilisés de manière préférentielle.

c . les biphosphonates

Ce sont des analogues des pyrrophosphates, puissants inhibiteurs de la résorption osseuse, ayant une forte affinité pour la matrice osseuse. Ils sont donc utilisés à titre curateur dans les tumeurs osseuses car ils ont une action directe sur les ostéoclastes en modifiant leur adhésion, leur différenciation et leur recrutement. Parmi les trois produits actuellement sur le marché seul le clodronate (Clastoban*, Lytos*) est utilisé dans le traitement des métastases osseuses, le pamidronate (Arédia*) étant surtout utilisé dans les hypercalcémies malignes menaçantes où il a une efficacité remarquable.

Au vu des études contrôlées disponibles, la place des biphosphonates, dans le traitement des douleurs des métastases osseuses, est actuellement la suivante : administrés préventivement, ils diminuent la fréquence des complications des métastases osseuses secondaires au cancer du sein ; ils ont une action antalgique chez les patients polymétastasés, présentant des douleurs diffuses, à condition d'être administrés par voie veineuse : 600 mg de clodronate IVD tous les six jours, 300 mg par jour pendant dix jour puis relais per os à raison de 1200 mg par jour ; soit dans une étude suédoise 1500 mg sur 12 heures suivi d'un relais per os à 1200 mg par jour. L'absence de réponse justifie l'arrêt de l'administration au delà de deux à quatre semaines de traitement (coût non négligeable).

d - la radiothérapie est utilisée à titre antalgique palliatif associée à la chirurgie, aux traitements spécifiques et aux traitements médicaux de la douleur. Sur le plan pratique on distingue: l'irradiation classique, l'irradiation semi-concentrée et l'irradiation hypo-fractionnée.

e - la radiothérapie métabolique utilise les radio-isotopes injectés par voie IV qui vont se localiser au voisinage des sites métastatiques en empruntant la voie métabolique du calcium dans l'organisme. Pour accroître leur spécificité, ils peuvent être fixés sur des biphosphonates. Cette méthode est une alternative à l'irradiation hémicorporelle bien que le temps de réponse soit plus long et le coût plus élevé. Elle s'adresse à des patients polymétastatiques moyennement algiques et dont l'espérance de vie est au moins égale à trois mois.

f - les techniques invasives

- chirurgie orthopédique

- neurochirurgie plus rare

- radiologie interventionnelle: embolisation artérielle, injection de ciment, alcoolisation des foyers métastatiques.

- blocs neurolytiques

 

CONCLUSIONS

La douleur osseuse métastatique apparaît bien comme une symptomatologie à multiples facettes. Sa prise en charge nécessite une démarche rigoureuse et scientifique, sans pour autant négliger le registre relationnel et humaniste. A défaut de prise en charge globale, la mission soignante, face à ces patients menacés à brève échéance, ne peut être satisfaisante.

La prise en charge ne peut être que pluridisciplinaire en agissant dans la concertation et en privilégiant toujours l'intérêt du patient.

La radiothérapie est le traitement local de choix des métastses osseuses. Elle ne s'oppose en rien ni à la chimiothérapie qui lutte contre l'évolution générale de la maladie, ni à la chirurgie qui est le geste premier en cas de fractures ou de compression médullaire.

Le traitement antalgique médicamenteux est rarement une monothérapie, mais fait appel à des associations médicamenteuses fondées sur l'analyse sémiologique de la douleur.

Dans une pathologie, où la guérison est très rarement atteinte, la démarche de soins palliatifs est indispensable tout au long de l'évolution, bien avant la phase terminale et au moment de celle ci afin de permettre au patient et à sa famille de vivre leurs derniers instants si possibles en "antalgie complète" et toujours accompagnés et soutenus.

 


DOULEUR ET CANCER

APPORT DU TRAITEMENT MEDICAL DANS LE TRAITEMENT DES METASTASES OSSEUSES


Dr. B. COUDERT

Centre Georges François Leclerc - Dijon

 

Les métastases osseuses ont une prévalence variable selon la nature de la tumeur primitive. Prévalence importante dans les tumeurs du sein, de la prostate et de la thyroïde, moyenne dans les tumeurs bronchiques, rénales ou vésicales, plus rare dans les tumeurs digestives.

La douleur domine souvent les symptômes, 78% des cas et les signes neurologiques sont présents dans 12% des cas. L'hypercalcémie n'est révélatrice que dans 2% des cas. Les métastases osseuses peuvent être découvertes lors d'un bilan systématique d'extension tumorale dans 8% des cas.

Le traitement médical spécifique a un rôle certain dans la gestion des douleurs des métastases osseuses et sa place s'intègre dans une réflexion multidisciplinaire ou interviennent aussi le radiothérapeute, le chirurgien orthopédique, le spécialiste de la douleur.

Le choix d'un traitement médical antitumoral dépendra de plusieurs facteurs :

- La probabilité d'activité du traitement médical sur les cellules métastatiques. L'effet antalgique sera constant ou quasi-constant dans les seules situations où une réponse complète ou partielle peut être obtenue. Attendre de telles réponses tumorales est possible dans les lymphomes, les séminomes, les tumeurs germinales, les cancers bronchiques à petites cellules, les tumeurs du sein ou le myélome. Il faut souligner le rôle majeur de l'hormonothérapie dans les tumeurs du sein et les tumeurs de prostate. De cette activité antitumorale dépend également le bénéfice en survie sans récidive ou globale qui peut être attendue du traitement.

- La rapidité d'action du traitement médical est à prendre en compte. En effet lors de situations urgentes avec risque fracturaire ou de compression la chirurgie ou la radiothérapie peuvent être préférées. Ce choix ne doit néanmoins pas compromettre l'utilisation ultérieure de la chimiothérapie, traitement logique d'une maladie cancéreuse disséminée, qui serait gênée si des zones hématopoïétiques importantes avaient été irradiées.

- Les effets secondaires entrent en compte dans le choix du traitement médical : l'âge, l'état général et les tares viscérales du patient.

Il faut enfin souligner le rôle des biphosphonates et des corticoïdes dans la gestion de la douleur liée aux métastases osseuses. Les biphosphonates, agents bloquant l'activité ostéoclastique, peuvent être utilisés lors des hypercalcémies ou lors de douleurs chroniques osseuses liées aux métastases. Pris de manière régulière, ils préviennent la survenue d'événements osseux lors de cancer du sein. Leur effet bénéfique est également en expérimentation dans les myélomes, les cancers de prostate et les cancers bronchiques.

 


DOULEUR ET CANCER

PLACE ET MODALITES DE LA RADIOTHERAPIE EXTERNE DANS LE TRAITEMENT DES METASTASES OSSEUSES


Dr. P. MAINGON

Centre Georges François Leclerc - Dijon

 

INTRODUCTION

L'amélioration des traitements carcinologiques allonge désormais de manière significative la survie des malades obligeant tous les partenaires de la prise en charge des cancers à une réflexion concertée sur la stratégie de traitement des patients métastatiques. Si la maladie métastatique est généralement incurable, son évolution est très variable et profondément influencée par la nature du site primitif. Les patients porteurs de mélanomes ou de cancers bronchiques métastatiques présentent une médiane de survie de quelques mois contre 2 à 3 ans pour les malades porteurs de cancers du sein ou de la prostate. Dans ces conditions, les traitements palliatifs sont essentiels pour maintenir une survie de qualité.

Quelque soit le tissu d'origine, la distribution des métastases osseuses prédomine sur le rachis (79%), les côtes (63%), le bassin (53%) et les zones proximales fémorales et humérales (46%).

 

LES METASTASES RACHIDIENNES

Les indications thérapeutiques sont désormais magistralement éclairées et précisées par l'I.R.M..

1- Les formes peu agressives et ne menaçant pas la statique vertébrale relèvent d'une radiothérapie exclusive, généralement appliquée avec un étalement classique de 2 semaines de traitement.

2- Dans les formes évoluées menaçant le fourreau médullaire, s'est substituée à la laminectomie décompressive de sauvetage souvent trop tardive, une chirurgie précoce de résection tumorale, le plus souvent par voie antérieure, associée aux techniques de reconstruction.

a- Les métastases localisées à la moitié antérieure du corps vertébral entraînent une instabilité clinique mécanique avec douleur à l'appui et à la station debout, souvent impulsive, calmées par le décubitus. La chirurgie de reconstruction par voie antérieure apporte une amélioration fonctionnelle spectaculaire.

b- Les métastases localisées à la partie postérieure du corps vertébral génèrent des douleurs moins intenses sans caractère mécanique mais plus fréquemment d'allure radiculaire. Le risque neurologique est important et nécessite la chirurgie.

c- Plus rarement l'atteinte métastatique siège sur l'arc postérieur. Les douleurs sont modérées. Il n'y a pas d'instabilité et le diagnostic est souvent tardif au stade de la diffusion dans les parties molles et dans le canal rachidien. Dans ce cas, l'abord postérieur s'impose avec la laminectomie.

L'indication de radiothérapie doit toujours être retenue en post-opératoire. Elle est généralement appliquée selon des modalités classiques, afin de contrôler localement le risque de récidive locale et de contribuer à la stabilité vertébrale par la réduction du volume tumoral. Le contrôle de la douleur est optimisé par cette séquence thérapeutique.

 

LES METASTASES DES OS LONGS

En l'absence de risque fracturaire, la radiothérapie exclusive est retenue selon des modalités variables, adaptées en fonction de l'espérance estimée de survie. Elle peut être administré en 1 fraction unique sur un segment osseux isolé ou nécessiter 2 semaines de traitement à raison de 5 fractions par semaine. Elle peut enfin être combinée à une irradiation hémi-corporelle afin de prévenir l'apparition de nouveaux sites douloureux.

La constatation d'un risque fracturaire important conduit à proposer une intervention chirurgicale première utilisant l'enclouage fasciculé ou un montage par clou/plaque ou lame/plaque suivie de radiothérapie externe. L'évaluation de ces pratiques est présentée à partir d'une série analysée au Centre Georges-François-Leclerc entre 1985 et 1991.

1- CONTROLE DE LA DOULEUR:

L'analyse du contrôle global de la douleur (disparition complète ou douleur résiduelle peu importante), quelque soit la séquence thérapeutique, ne montre pas de différence selon la localisation métastatique (85% pour le fémur, 70% pour l'humérus) ou le type d'appareillage chirurgical (80,5% pour les enclouages, 78% pour les plaques). On constate une différence selon le risque fracturaire: 90% de contrôle global de la douleur pour les stades 1, 81% pour les stades 2, 83% pour les stades 3 et seulement 50% pour les stades 4, traduisant l'importance du volume tumoral.

Dans les formes évoluées, après chirurgie préventive et radiothérapie externe, le contrôle global de la douleur (douleur absente ou peu importante) est de 75% avec un recul moyen de 7 mois. 46% des malades constatent une disparition complète du syndrome algique, 17% décrivent la persistance d'une douleur qu'ils qualifient de peu importante. Il n'existe pas de différence dans l'effet antalgique entre les différents schémas de radiothérapie utilisés au cours de l'étude.

2- INCIDENCE FONCTIONNELLE:

83% des patients pris en charge par chirurgie suivi de radiothérapie sont autonomes, 17% seulement n'ont pas conservé une fonction sastifaisante. Cette fonction est conservée dans 30/33 localisations fémorales (91%) et dans 14/20 localisations humérales (70%).

3- EVOLUTION CLINIQUE:

Après un an, un malade sur 2 voit réapparaître la douleur. Ces résultats semblent indépendants du choix technique, de la dose par fraction et de l'étalement du traitement mais il est acquis que le résultat immédiat se dégrade au fil du temps. L'irradiation ne délivre pas sur le site tumoral une dose curative mais un traitement permettant de réduire la masse tumorale sans la stériliser.

DISCUSSION

Dans ce contexte palliatif, utilisant de grosses doses par fraction, la réparation des lésions induites aux cellules normales se réalise de manière incomplète. L'os se reconstruit sous une forme cicatricielle non fonctionnel sur le plan orthopédique. Une irradiation étalée doit être préférée chez les patients dont la survie peut être prolongée de manière significative par le traitement, afin de permettre une réparation optimale des lésions radio-induites et une cicatrisation fonctionnelle de l'os.

Six essais randomisés ont été publiés dans la littérature pour analyser l'efficacité de différents schémas de traitement. Aucun n'a fait la preuve de sa supériorité. Un traitement court, à visée essentiellement antalgique, peut être retenu chez un malade dont la survie estimée est réduite, inférieure à 6 mois. Une dose unique de 8 Gy permet d'obtenir une réduction du volume tumoral de 80% expliquant l'efficacité des traitements hémi-corporels ou des irradiations à dose unique. L'élément déterminant du choix est apporté par l'analyse des coûts.

Il faut enfin tenir compte de la spécificité propre de chaque primitif. La prise en charge des métastases des cancers thyroïdiens peut faire appel efficacement à l'irradiation métabolique par l'I131. Les métastases osseuses des cancers du rein, parfois uniques, relèvent d'une embolisation précédant la chirurgie ou une irradiation externe. Les métastases des mélanomes malins semblent plus sensibles à une radiothérapie faisant appel à de fortes doses par fraction.

CONCLUSION

La concertation multi-disciplinaire est d'une importance fondamentale dans la prise en charge des patients porteurs de métastases osseuses, permettant d'apprécier le contexte général du malade, la nature du cancer primitif, le nombre de métastases, leur situation, le risque fracturaire ou médullaire. La radiothérapie seule peut réduire efficacement le syndrome algique mais elle ne peut permettre à l'os de réparer de manière fonctionnelle la lyse tumorale et ostéoblastique. Les indications de la chirurgie orthopédique doivent préférentiellement être portées avant l'irradiation.

 


DOULEUR ET CANCER

LA RADIOTHERAPIE METABOLIQUE DES METASTASES OSSEUSES ALGIQUES : INTERET DU STRONTIUM 89


Dr. M. TOUBEAU

Unité de Médecine Nucléaire - Centre Georges François Leclerc - Dijon)

 

On connaît bien l'efficacité des isotopes radioactifs émetteurs b- dans le traitement de certains cancers; on connaît probablement moins la possibilité de les utiliser dans le traitement de la douleur liée aux métastases osseuses. Chez certains patients atteints de cancers prostatiques, l'observation sur les scintigraphies de foyers d'hyperfixation très intenses a conduit à l'interrogation suivante : le remplacement sur le traceur osseux de l'isotope g, nécessaire pour réaliser une scintigraphie, par un isotope b-, à visée thérapeutique, ne permettrait-il pas d'espérer un effet bénéfique sur les métastases ?

L'idée ne date pas d'aujourd'hui puisque PECHER en 1942 avait utilisé du Strontium 89, un émetteur b- à tropisme osseux, chez un patient atteint d'un cancer prostatique avec métastases osseuses douloureuses, constatant un effet antalgique. Dans les années 50, le Phosphore 32 fut également proposé dans ce type d'indications avec une certaine efficacité, mais ensuite abandonné en raison de sa haute toxicité hématologique.

La radiothérapie métabolique des métastases osseuses semble aujourd'hui susciter un regain d'intérêt. Les travaux les plus importants de ces dernières années ont à nouveau porté sur le Strontium radioactif. Cet analogue du calcium, une fois injecté dans l'organisme, se fixe rapidement sur l'ensemble du squelette, et plus particulièrement sur les sites d'ostéogénèse active comme ceux induits par la présence de métastases osseuses. Son rayonnement d'électrons, d'énergie élevée (1,4 MeV), de période longue (50 jours), de courte portée (3-7mm), permet une irradiation locale in situ des métastases osseuses.

LEWINGTON et ROBINSON ont pu mettre en évidence un effet antalgique chez 80% des patients atteints de métastases algiques d'un cancer prostatique, dont une disparition complète de la douleur chez 20% d'entre eux. L'effet placebo est minime puisque l'étude de LEWINGTON montre un effet antalgique très significatif chez les patients traités par du strontium radioactif contrairement à ceux ayant reçu du strontium non radioactif.

L'essai randomisé de BOLGER en Grande-Bretagne, celui de PORTER au Canada, ont montré une efficacité antalgique approchant celle de la radiothérapie externe ou de l'irradiation hémicorporelle totale.

Qu'en est-il de l'expérience française ?

Les résultats rapportés au niveau de 7 centres français et qui concernent 142 patients et 171 traitements retrouvent des résultats un peu inférieurs à ceux de la littérature avec un effet antalgique chez 64% des patients (dont 30% de très bonnes réponses) et une durée moyenne de l'effet de 4 mois.

Le Strontium 89 paraît sans effet sur les douleurs liées aux fractures pathologiques, et est déconseillé en cas de compression médullaire. Peu d'effets secondaires sont rapportés en dehors d'une toxicité hématologique, portant essentiellement sur la lignée plaquettaire, toxicité généralement minime, transitoire, réversible. L'administration en est simple (une injection I.V.), ne nécessitant une hospitalisation que chez les patients incontinents en raison des contaminations radioactives urinaires.

Actuellement, seuls peuvent bénéficier de ce traitement les patients atteints d'un cancer prostatique avec métastases osseuses algiques, en phase d'hormonorésistance. Chez ces patients, la place du Strontium dans la stratégie antalgique reste néanmoins encore à être mieux définie: arme antalgique de dernier recours à la phase ultime de la maladie ? ou arme antalgique des stades plus précoces de la douleur osseuse ?